Les grands débats

Vers la fin du stylo ?

Doit-on vraiment laisser notre Bic pour nos claviers ? C’est la question qu’on peut légitimement se poser, tant nos pratiques depuis l’avènement de l’ère informatique tendent à nous éloigner de l’outil stylo.

« Maintenant, on pose les stylos ! »

Chacun a ressenti l’effroi suscité par l’injonction du professeur, claquant à la dernière minute d’un devoir sur table. Mais si ce petit frisson d’effroi appartenait désormais au passé ? Et si, de stylo il n’allait plus jamais être question ? Le débat est posé depuis que certains pays ont fait le choix de privilégier nettement l’usage du clavier dans les classes. Aux Etats-Unis, dans quarante-cinq Etats de l’Union, et en Finlande, l’annonce du quasi abandon de l’écriture cursive (« en attaché ») au début de la décennie 2010 a laissé croire à la mort de la plume et du Bic. A tort ? L’emballement médiatique, en l’occurrence, a occulté le maintien de l’écriture manuelle en script en plus du passage au dactylo. Mais quand même : on pressent bien que quelque chose est en train de se passer. L’art de la calligraphie enseigné aux enfants depuis l’invention de l’écriture pourrait bien appartenir à un folklore révolu, suscitant la crainte d’un changement de civilisation et d’un nouveau rapport au langage qui pourrait engager le fonctionnement même du cerveau de nos chers petits.

Le geste d’écrire

A geste nouveau, nouveau langage ? L’hypothèse existe, selon Marieke Longcamp, enseignant-chercheur à l’Université d’Aix-Marseille et docteure en neurosciences cognitives : « L’écriture, résume-t-elle, c’est à la fois du langage et du geste. Or, la recherche a jusque-là séparé ces deux aspects. S’agissant de l’écriture manuelle, nous savons que l’hémisphère cérébral opposé à la main forte – le gauche en général – est celui qui travaille le plus sur l’aspect linguistique. Avec l’écriture dactylo, les deux hémisphères sont, de fait, sollicités, mais il n’existe à ce jour qu’une seule étude à ce sujet (1) et la mobilisation du cerveau dans ce cas de figure demeure mystérieuse. Ce que nous appelons traditionnellement les centres cérébraux de l’écriture, développés très tôt chez les enfants, agissent-ils de la même manière dans l’usage de l’écriture au clavier ? Nous ne le savons pas. En revanche, nous commençons à percevoir l’interaction complète entre le langage et le geste à travers la lecture. Le lecteur “reprend” son propre geste manuel d’écriture lorsqu’il s’approprie ce qu’il lit. »

bcp/lol/mdr

Quid dans ce cas d’un lecteur qui n’aurait connu que le clavier ? La spécialiste cite à cet égard une étude réalisée en Chine. Au pays des 20 000 idéogrammes, impossible à tous de reproduire sur des touches, l’expérience témoigne de ce que les écoliers habitués aux tablettes accèdent plus difficilement à la lecture, confondant très souvent le « b » et le « d » qui leur sont montrés en miroir. De quoi plaider contre le bouleversement qu’induirait l’imposition brusque des ordinateurs à la place des pupitres. Reste que le bouleversement est déjà en marche, dans ces amphis où plus de la moitié des étudiants prennent des notes sur tablettes et s’échangent 200 à 300 SMS chaque jour sur leurs portables, quitte à ce que l’écrit brut du texto remplace la causerie orale : « Il y a clairement une tension entre l’écriture manuelle, dont la lenteur permet d’assimiler l’orthographe, et l’influence des technologies qui fait, ironie de l’histoire, revenir les enfants à l’écriture phénicienne sans voyelles ! », constate la docteure en sciences de l’éducation Marie-Thérèse Zerbato-Poudou, pour qui un passage « sec » au tout clavier serait dangereux. Ce ne serait donc pas la fin de l’écriture cursive à laquelle on assisterait, mais à une nouvelle écriture au stylo influencée par le codage dactylographié. Dans trente ans, « bcp », « lol » et « mdr » pourraient ainsi entrer comme tels dans le dictionnaire d’une Coupole entièrement numérisée. De quoi raviver la querelle entre les Anciens et les Modernes.

 

1 – Jeremy J. Purcell, Eileen M. Napoliello, Guinevere F. Eden – A combined fMRI study of type spelling and reading ; Center for the Study of Learning and Center for the Study of Visual Language and Visual Learning, Georgetown University, Washington DC, USA.

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