Ils s'engagent
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Une « zone bleue » pour parler à nos successeurs

Au printemps 2015, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) a lancé un appel à projet artistique. L’objectif ? Imaginer « la mémoire des sites de stockage de déchets radioactifs pour les générations futures ». Défi relevé et remporté par le duo d’artistes Stéfane Perraud et Aram Kebabjian, qui font partie des huit lauréats du concours. Interview.

Nous sommes à Montreuil (93). L’atelier est un charmant bric-à-brac de livres et d’objets en tous genres. Artiste plasticien issu du milieu de la performance et du multimédia, , Stéfane collabore depuis environ deux ans pour la rédaction et la scénarisation de ses projets avec Aram, photographe et écrivain titulaire d’un doctorat en philosophie. Stéfane et Aram abordent l’impossible matière par tous les biais : reconfiguration de la table des isotopes instables, représentations lumineuses des radionucléides, fixation du bleu Tcherenkov dans un aquarium fluorescent…

L’un tient la plume, l’autre le crayon. L’un commence une phrase, l’autre la termine. Entre ces deux-là, le courant passe bien. Et il n’est pas dangereux.

 

Pouvez-nous nous présenter La Zone bleue, ?

Stéfane Perraud : La Zone bleue est une fiction écrite depuis le futur, en 2415. L’histoire est la suivante : dans 400 ans, dans la Meuse, des scientifiques découvrent une forêt dont la couleur bleue, unique au monde, reste d’abord un mystère. Après avoir mené l’enquête, les chercheurs découvrent que cette forêt génétiquement modifiée a été plantée sur un site d’enfouissement de déchets radioactifs, derniers vestiges du patrimoine nucléaire datant du début du XXIe siècle. En effet, dans ce futur utopique, l’énergie et les déchets nucléaires ont totalement disparu de la surface du globe. Cette forêt est notre œuvre, à Aram et moi, et a vu le jour dans un lointain passé.

 

Pourquoi avoir choisi une forêt comme indice de ce mémorial nucléaire ?

Aram Kebabjian : On a choisi une magnifique forêt pour faire un pied de nez à la vision catastrophiste en général associée au nucléaire. Cet endroit qu’il faudrait éviter, nous en avons fait un site touristique. Notre idée, c’était que pour garder la mémoire d’un site d’enfouissement nucléaire, il faut en faire une zone qu’à travers les siècles on viendra visiter et admirer plutôt que de l’oublier.

 

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Pourquoi avez-vous choisi de lui donner une couleur bleue ?

SP : Pour plusieurs raisons. Après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, en 1986, aux alentours de la centrale, la forêt avait été complètement brulée par les radiations. Elle était devenue rouge comme à l’automne. Et puis, en remontant encore dans le temps, suite à la Première Guerre mondiale, les « zones rouges » étaient ces zones contaminées par les armes chimiques qu’il fallait éviter. C’est en référence à ces événements que nous avons choisi à contre-pied la couleur bleue.

AK : Oui, et le bleu fait aussi référence au « bleu Tcherenkov », un phénomène assez connu des réacteurs nucléaires : supérieure à celle de la lumière, dans l’eau, la vitesse de propagation des ondes nucléaires produit un effet de bleuissement. Stéfane a d’ailleurs cherché à reproduire cette réaction dans plusieurs installations où des lasers traversent des cuves remplies de gel photosensible conservant la mémoire de la lumière (Plus bleu que le bleu : https://vimeo.com/68861612, 2009 ; Bleu Gorgone V1, 2013 ; Bleu Gorgone V1-2, http://stefane-perraud.fr/portfolio/bleu-gorgone-01/ 2014).

 

Dès ses débuts, Stéfane a travaillé sur la question de la toxicité et en est venu en 2010 à la toxicité nucléaire. Votre duo n’en est pas à son premier projet autour de ce thème (ex. Le cycle de fictions « Isotopia »)… Qu’est-ce qui vous intéresse tant dans la matière radioactive ?

SP : Si la radioactivité m’intéresse tant, c’est parce que dès le départ une mythologie se construit autour du nucléaire. Le nucléaire attire et repousse, protège et détruit. Et à côté de la mythologie, de Becquerel à Einstein en passant par le nucléaire civil et la Bombe H, le nucléaire est aussi derrière les grandes dates de notre histoire récente. L’image du nucléaire a beaucoup changé au cours des dernières décennies : aujourd’hui assez négative, cette énergie sans limite enthousiasmait beaucoup les foules dans les années 1950. Mais je tiens à préciser qu’il n’y a aucune dimension militante dans mon travail.

AK : Oui, ce qui est intéressant, c’est que l’énergie nucléaire a cette dimension de mythe, antique et moderne à la fois. Si d’un côté l’énergie nucléaire répond au fantasme humain le plus archaïque d’un pouvoir total sur la nature et d’une énergie absolue, d’un autre côté c’est la matière qui nous renvoie aussi le plus à nos limites et à notre finitude. Cette concomitance du plus grand pouvoir et de la plus grande limite, de la puissance et de la destruction, fait de notre époque un mythe réel.

 

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