Les grands débats

Une IA sera-t-elle le prochain Flaubert ?

En 2017, des intelligences artificielles écrivent des livres, développent des jeux vidéos, composent de la musique et créent des tableaux. Ces programmes posent la question du potentiel créatif des machines.

«Je frémissais de joie, que je ressentais pour la première fois, et je continuais à écrire avec exaltation. Le jour où un ordinateur a écrit un roman.» Les phrases que vous venez de lire sont tirées d’un roman hybride, justement nommé Le jour où un ordinateur écrira un roman, et qualifié pour un concours littéraire au Japon. Au sein du collectif d’auteurs, 80 % du travail a été effectué par des humains -l’équipe du professeur Hitoshi Matsubara-, et 20 % par une intelligence artificielle. Celle-ci était programmée pour assembler des mots et des phrases placés au préalable dans sa base de données, suivant une trame élaborée par l’équipe humaine. La part de l’IA dans le processus de création artistique était donc réduite, et le résultat rudimentaire. Mais cette première réussite est encourageante, pour le professeur Hitoshi Matsubara, qui a expliqué à la presse japonaise qu’il espérait maintenant permettre à son programme de créer lui-même l’intrigue d’une histoire. «Jusqu’ici, les programmes d’intelligence artificielle ont souvent été utilisés pour résoudre des problèmes qui avaient des réponses, comme le go et le shogi, a-t-il déclaré. À l’avenir, j’aimerais étendre le potentiel de l’AI afin qu’elle se rapproche de la créativité humaine».

 

Des machines écrivains, peintres ou compositeurs

Cette gageure s’étend aussi à d’autres domaines de la création artistique. Début octobre, un programme développé au Georgia Institute of Technology d’Atlanta est parvenu à reproduire le jeu Super Mario Bros après en avoir observé une partie.
En juin 2016, Google avait déjà lancé le projet Magenta, qui utilisait le machine learning pour créer une partition musicale. La première composition du programme était un morceau de 90 secondes, réalisé à partir de quatre notes au piano. Le résultat est  (à noter toutefois que les percussions ont été ajoutées par les équipes de Google).

 

 

Heureusement pour l’humanité, nos artistes sont encore loin d’être supplantés par les machines, tempère David Janiszek, maître de conférence en informatique à l’Université Paris Descartes et spécialiste des intelligences artificielles. «La créativité, c’est d’abord un projet. Les programmes dont on parle aujourd’hui ont été développés pour créer quelque chose qui n’existe pas, mais ils n’en ont pas l’initiative. L’artiste, par définition, a de l’initiative : l’inspiration lui vient en observant quelque chose, cette chose le touche et il cherche à l’exprimer par le biais de son art.» Même dans un genre très codifié – le roman à l’eau de rose, par exemple -, chaque oeuvre comporte une part de l’individualité de son auteur. Ce qui, pour l’instant, fait défaut à la machine. «Comme l’IA est extrêmement rapide, elle peut livrer des créations qui vont nous surprendre. Mais en fait, elle est dépourvue de volonté propre, d’une capacité à exprimer les choses, à innover.» Et donc à toucher un public. «Je ne suis pas sûr de l’accueil que ce type de production automatisée pourrait recevoir du côté des humains, lance David Janiszek. D’un point de vue technique, c’est rigolo à développer, bien sûr. Mais ensuite, l’intérêt serait que ces créations parviennent à nous toucher. Tout ce qu’on obtiendrait serait peut-être de la soupe sans grand intérêt.»

 

Vers une collaboration artiste-machine?

Une perspective plus intéressante, poursuit le chercheur, serait une collaboration entre l’homme et l’IA. «Une machine n’ayant pas de volonté propre, elle ne peut pas vraiment être un artiste. En revanche, elle pourrait appuyer le travail de l’artiste, lui fournir de nouveaux outils – comme ce qui s’est passé avec la musique électronique. On est passés du pinceau à Photoshop, après tout. Cette collaboration homme-machine pourrait donner lieu à de nouvelles formes artistiques, de nouvelles expressions.»

En septembre 2017, la société Cambridge Consultants a dévoilé un programme hyper-sophistiqué d’assistance de dessin. Cette IA, baptisée «Vincent» en hommage à Van Gogh, permet de transformer un croquis effectué par un humain en tableaux aboutis, selon le style de Van Gogh ou de Picasso. En 2016, Google et son intelligence artificielle Deepdream sont parvenus à créer un mouvement artistique à part entière : l’inceptionnisme. A l’origine conçu pour mémoriser et reconnaître des images – par exemple pour identifier une photo de chien comme tel -, le programme Deepdream permet, une fois inversé, de générer des images oniriques en répétant des motifs à l’infini.

 

 

Ces créations hybrides résultent d’un nouveau processus artistique : confronter un composant intuitif, issu de l’artiste humain, et un composant génératif, issu de la machine. «Peut-être que les artistes de demain seront développeurs, imagine David Janiszek, et la machine leur instrument. Comme un pinceau qui peindrait tout seul, après avoir été programmé par l’artiste.»

 

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