C'est là que ça se passe

Elle sonne une fois par siècle

Des chercheurs, mécènes et geeks passionnés par la technologie ont créé la « fondation du long maintenant ». Leur projet : une horloge destinée à durer 10 000 ans pour inciter notre monde de fous à mettre le pied sur le frein.

La Long Now Foundation a été créée en 01996, apprend-on sur son site. Au début, le regard tique un peu. Quel est ce chiffre, 01996 ? Une ligne de code ? Après une seconde d’hésitation, l’esprit se reprend, amusé d’être tombé dans le panneau. Il s’agit bien de l’an 1996. Et c’est ce petit « 0 », devant, qui change tout. Car la « Long Now » veut penser le temps long, et pour cela elle a besoin de brimer nos habitudes, de nous forcer à prendre du recul pour penser les 10 000 prochaines années. Et un peu, par conséquent, les 10 000 dernières. Comme un « contrepoint à la culture de l’accélération » qui inonde notre présent… Bien vu. Mais comment nous aider, nous, pauvres humains propulsés dans l’ère de la vitesse, à penser si loin devant ? Pas seulement par le truchement de dates à 5 chiffres, mais par l’édification patiente, entre autres, de deux projets phare : une bibliothèque et une horloge.

Pierre de Rosette 2.0

La bibliothèque, appelée le « Rosetta Project », a pour but de rassembler sur un disque l’ensemble des langues menacées de disparition par la pratique généralisée de l’anglais entre aujourd’hui et 2100. Environ 1500 langues sont consignées et accessibles au grand public, en ligne ou sur un petit disque de nickel pouvant tenir dans la paume de la main. N’importe quel membre bienfaiteur de la fondation peut se le procurer.

longnow

Mais la grande œuvre de la fondation réside surtout dans son horloge du temps long, « the clock of the long now ». Enfouie dans le Nevada, sous une montagne située sur un terrain appartenant à Jeff Bezos, le célèbre fondateur d’Amazon, elle est supposée fonctionner pendant 10 000 ans. « Alimentée par le changement des températures saisonnières, elle avance d’un cran par an, sonne une fois par siècle, et le coucou en sort une fois par millénaire », précise son géniteur, Stewart Brand. Car voilà bien le nom du génial farfelu qui se cache derrière un projet aussi singulier, inspiré par son ami, le chercheur Danny Hillis, qui le premier voulut fabriquer une horloge qui inciterait les gens à « penser sur le long terme ». Brand est l’un des papes de la contre-culture américaine. Né en 1938, l’homme qui inventa le terme de « personal computer » en 1975 (01975, devrait-on dire) et qui conseilla Steve Jobs, est un type qui a de la suite dans les idées. Il a été le premier à montrer une photo de la Terre vue de l’espace pour convaincre les opinions de l’unicité de l’espèce humaine, et c’est lui qui préside la fondation depuis le début.

Un héritage paradoxal

Aidé par ses copains de la Silicon Valley, flanqué du musicien Brian Eno – ex de Roxy Music et producteur de David Bowie – Brand veut contribuer au ralentissement général en rendant le temps plus profond, mais aussi plus large. Son horloge est tout à la fois une prouesse technologique et une boîte à fantasmes proche de la science-fiction. C’est aussi le legs paradoxal livré à l’humanité par des mécènes qui pourtant contribuent à accélérer le temps (Hillis mit au point l’ordinateur le plus rapide du monde !).

longnow

L’horloge n’est pas encore complètement achevée. On pourra la visiter, d’après Brand, vers la fin de la décennie 2010 (un prototype de 2 mètres de haut est néanmoins accessible au Science Museum de Londres). Il faut dire que le mastodonte coûte cher – environ 42 millions de dollars, en partie financés par Bezos – et qu’il nécessite de réaliser quelques prouesses techniques pour le mettre sur pied. Mais Brand le rappelait dans une interview, rendant hommage à son ami : « Comme le dit Danny Hillis, c’est un engin qui peut supporter d’être oublié ou négligé, mais qui saura récompenser l’amour qu’on lui manifeste. »

Réponse dans une poignée d’années. A peine quelques secondes à l’échelle du temps long.

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