Les grands débats

Un monde sans déchets ?

Voilà sans doute l’utopie la plus pragmatique du moment : alors que la population mondiale augmente et que chacun rêve d’accéder à la jouissance consumériste, de plus en plus d’initiatives fleurissent pour tendre vers le « zéro déchet ».

Le rire est le propre de l’homme, disait Bergson, après Rabelais. Mais c’était faux : depuis que l’on sait que les dauphins sont capables de se gondoler, il faut chercher ailleurs le « propre » de l’homme. Et ça tombe bien : c’est dans le « sale » qu’il se trouve probablement. Au contraire des animaux, qui valident la célèbre maxime de Lavoisier « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » (la moindre crotte de lapin nourrit l’écosystème), les hommes produisent une masse de détritus dont ils ne savent que faire. Chaque seconde, notre espèce produit 80 à 126 kilos de déchets dans le monde, soit près de 4 milliards de tonnes par an ! Le record va aux Américains, qui génèrent individuellement une moyenne de 700 kg de déchets chaque année, suivis des Européens (600 kg) et des habitants des grandes villes extra-occidentales (150 à 200 kg). Avec une population plus nombreuse et consumériste, se dirige-t-on vers un « monde poubelle » ?

La « sobriété heureuse »

Stockés, incinérés, recyclés, nous produisons toujours trop de déchets. Que faut-il faire ? Enfermer les créateurs d’obsolescence programmée ? Faire payer le ramassage des poubelles selon leur poids, comme s’apprête à le mettre en place d’ici à 2020 le système américain du « Pay as you throw » ? Certaines collectivités en France mettent d’ailleurs progressivement en place une redevance incitative : l’usager paie le service selon la masse de déchets produit. Pour le moment, la solution la plus simple et économique réside dans une démarche individuelle de limitation et de contrôle de sa consommation. Ainsi de la tendance à la « sobriété heureuse », qui fait sienne la modération d’Epicure et s’oppose à l’idée que consommer plus améliorerait la qualité de vie. Distinguant le superflu du nécessaire, ceux qui se réclament de cette belle expression de Pierre Rabhi tentent de limiter leur impact sur la nature. De son côté, dans son livre Zéro déchet (2013), Béa Johnson propose non pas de changer nos modes de vie, mais de suivre cinq règles afin de réduire au maximum notre production individuelle de déchets : « refuser » ce dont on a pas besoin, « réduire » ses besoins et vivre simplement, « réutiliser », « recycler » et finalement « composter » (et seulement dans cet ordre !). Pari tenu : la famille Johnson produit moins d’un litre de déchets par an !

75 % des déchets mondiaux sont encore entreposés dans des décharges à ciel ouvert.

Ne plus produire de déchets, c’est aussi le projet collectif du « Cradle to Cradle » (C2C – « du berceau au berceau ») mis au point à la fin des années 1980 par le chimiste Michel Braugart et l’architecte William McDonough. Transposant le circuit de la nature sur celui de l’industrie, de la conception à la production, le « C2C » a pour principe la biodégradabilité, le recyclage à l’infini et la pollution zéro. Pour ces deux visionnaires, il ne s’agit pas seulement d’avoir un impact minimal sur la nature, mais aussi un impact bénéfique en transformant les déchets en « nourriture » : « Nous avons construit des bâtiments énergétiquement efficaces, neutres en termes de CO2 et autonomes. C2C va au-delà de tout cela. A présent, notre objectif est de créer des bâtiments qui récupèrent des nutriments et permettent une gestion du flux des matériaux », proclame le manifeste du C2C. Ce nouveau modèle d’écologie industrielle est déjà mis en pratique par des sociétés comme Hewlett-Packard et Philips. Près de 300 produits de diverses compagnies ont obtenu la certification depuis 2005.

 

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Tout recycler

En attendant, 75 % des déchets mondiaux sont encore entreposés dans des décharges à ciel ouvert. Une entreprise comme TerraCycle tente de les recycler et d’en réduire la masse, y compris – et c’est ça qui est novateur – pour les déchets traditionnellement considérés comme non recyclables. Son fondateur, Tom Szaky, tente d’éliminer le concept même de déchet : « Pour le moment, nous constatons qu’à tout type de déchet il y a une solution de recyclage ou de réutilisation ». TerraCycle crée des réseaux de ramassage et des solutions de recyclage pour ce qui finit aujourd’hui dans nos poubelles. Deux principales stratégies : d’un côté « l’upcycling », qui utilise la forme et la matière d’un déchet pour créer un nouveau produit ; de l’autre le traditionnel recyclage. Leur dernière trouvaille : transformer les mégots de cigarette en granules de plastique réutilisables.

La volonté de tout recycler donne aussi des idées folles. C’est le cas du projet « Green Loop » du cabinet Present Architecture installé à New York. L’idée ? Disséminer un réseau de composteurs flottants, le long de l’Husdon et de l’East River, soit autant de petits îlots verdoyants qui permettront de mieux gérer les 14 millions de tonnes de déchets générés chaque année par la mégalopole.

Plus radicaux, les « freegans » (déchétariens) luttent contre le gâchis en se nourrissant gratuitement dans les poubelles des grandes surfaces et des restaurants. Pas idiot quand on sait que chaque Français jetterait en moyenne 20 kg d’aliments par an et que 50 millions de tonnes de nourriture seraient gaspillées annuellement aux Etats-Unis !

Un monde à construire

Mais vouloir un monde sans déchets passe aussi par une décision politique. François Michel Lambert, Président de L’Institut de l’économie circulaire, défend ainsi « un modèle économique plus écologique où l’on met les ressources au cœur du système et où la notion de déchet disparaît. Les ressources passent du stade de matière première au stade où elles sont utilisées dans des produits pour finalement être régénérées en une nouvelle matière première ». Si beaucoup de solutions restent à construire, « l’économie de la fonctionnalité où n’est plus vendu que l’usage du produit, comme c’est le cas des Vélib’, est une solution qui permet de régénérer la matière en permanence ». Un autre avenir est possible et c’est ce qu’illustre l’île du Fer (El Hierro) dans l’archipel des Canaries. Cette île modèle comprend un plan de recyclage, ne surexploite pas ses fonds marins, promeut une agriculture et un élevage écologiques et sera bientôt, grâce à sa centrale hydro-éolienne, le seul territoire au monde capable de couvrir ses besoins énergétiques à partir des seules énergies renouvelables. Adieu aux déchets et émissions de CO2 résultant des combustibles fossiles. Cette île propre et sa population sensibilisée pourraient être un exemple à suivre à l’échelle internationale, surtout en cette veille de COP 21, dont on attend peut-être à tort des miracles.

Ne reste plus qu’à considérer la planète entière comme une île (ce qu’elle est à l’échelle de l’univers, après tout), et à s’attaquer à d’autres types de déchets autrement plus coriaces. C’est le cas des déchets radioactifs par exemple, dont on ne peut pas dire que leur recyclage est pour demain. Si plus de 96% des combustibles qu’on utilise pour faire fonctionner les réacteurs nucléaires sont potentiellement recyclables, il demeure 3 à 4% de déchets ultimes, qui composent 99% de la radioactivité de l’ensemble des déchets pour encore des centaines de milliers d’années. Pour l’heure, pas de solution miracle à l’horizon. Et beaucoup de débats pour savoir ce qu’on doit faire de ces encombrants résidus : attendre que les scientifiques parviennent à la fameuse « séparation-transmutation » promise de longue date ? Les entreposer dans un centre de stockage profond, sous terre ? Les envoyer dans l’espace ? Sur le chemin d’un monde sans déchet, il reste encore deux ou trois détails à régler. Une tâche d’ampleur pour nos enfants, et les enfants de nos enfants…

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