Les grands débats

Un clergé féminin, pourquoi pas ?

L’Eglise catholique exclut toujours les femmes de tous les ministères ordonnés. Les arguments pour cette exclusion sont légion : poids de la tradition, droit canon, écrits papaux... Verra-t-on un jour un office célébré par une prêtresse ?

C’est en tout cas le souhait de Jacqueline Straub, qui rêve de devenir prêtre. Depuis 2016, la jeune théologienne allemande combat pour le droit des femmes d’accéder aux ministères ordonnés de l’Église catholique. Car les femmes peuvent être pasteurs dans les Églises réformées ; l’Église d’Angleterre les ordonne prêtres depuis 1994, et évêques depuis 2015. Seule l’institution catholique les écarte encore du sacerdoce.

Le 12 mars 1994 à la cathédrale de Bristol ©afp.com/Gerry Penny

Cet état de fait semble irréversible, surtout depuis que Jean-Paul II, dans un document daté de 1994, a décidé de fermer la porte de la prêtrise aux femmes. En 2016, dans une déclaration à la presse, le pape François enfonçait le clou : « Les femmes ne seront jamais prêtres dans l’église catholique. Le dernier mot sur ce point a été dit par le pape Jean-Paul II et il en restera ainsi. »

Comment justifier cette interdiction ?

En 2008, le pape Benoît XVI a appelé les chrétiens à être « partout les promoteurs d’une culture qui reconnaisse à la femme, dans le droit et dans la réalité des faits, la dignité qui lui revient. » Pour autant, égale dignité ne signifie pas égal pouvoir décisionnel : les rôles au sein de la vie ecclésiale restent nettement cloisonnés en fonction des genres.

Dans le chapitre 13 de son livre d’entretien avec le rabbin Abraham Skorka,  Sur la femme, le cardinal Bergoglio, qui depuis a succédé à Benoît XVI pour devenir le pape François, défendait la spécificité féminine. Assimilée d’emblée à la maternité, elle justifierait l’impossibilité d’accéder à la prêtrise : « Dans le catholicisme, beaucoup de femmes conduisent une liturgie de la parole, mais elles ne peuvent pas exercer le sacerdoce car dans le christianisme le souverain prêtre est Jésus, un homme. Et la tradition fondée théologiquement est que le sacerdoce passe par l’homme. La femme possède une autre fonction dans le christianisme, reflétée dans la figure de Marie. C’est elle qui accueille, qui contient, la mère de la communauté. La femme possède le don de la maternité, de la tendresse ». Pour autant, selon lui, « le fait que la femme ne puisse pas exercer le sacerdoce ne signifie pas qu’elle soit moindre qu’un homme » car Marie est « supérieure aux apôtres ».

Jésus était un homme, les apôtres aussi

« Quand on dit que “Dieu s’est fait homme”, on entend “homme” à la fois au sens “humain”mais pour le Christ, l’Incarnation s’est faite dans un corps masculin, explique le père Sébastien Garde, du diocèse de Saint-Etienne. Le rôle du prêtre, s’il est de révéler que Dieu est Père, passe aussi par sa masculinité.» Cela explique aussi que les places aient accès aux ministères ordonnés dans les Églises réformées. « Le rapport à l’eucharistie est différent dans l’Église catholique. Quand le prêtre dit “Ceci est mon corps, livré pour vous”, l’Église catholique y voit le Christ qui agit au milieu des chrétiens : le prêtre officie in persona Christi. Pour les Églises réformées, l’eucharistie n’est qu’un mémorial qui ne suppose pas une telle identification. »

« La tradition a toujours eu du poids dans l’Eglise, complète le père Christophe Rivière, prêtre dans la Drôme. C’est aussi ce qui fait sa force. » L’inaccessibilité des femmes à la prêtrise est une règle fixée dans des textes de droit canon, qu’il est en théorie impossible de modifier sous peine de perdre la cohérence de cette tradition. Pour la communauté chrétienne, la tradition de l’Eglise relève de la révélation divine : elle est donc, dans ses éléments essentiels, intouchable. « Pour nous, la Tradition prend un grand T, explique le père Garde en riant. Elle comprend aussi la praxis et lui confère un rôle normatif.»

Sous le poids de la tradition, les ferments du changement

Dans Femmes et religions – Déesses ou servantes de Dieu ? (1994), l’historien des religions Odon Vallet propose une interprétation différente : « Au-delà des particularismes confessionnels, les grandes religions manifestent une étonnante proximité dans leur représentation de l’idéal féminin ; les femmes doivent être d’abord fidèles et fécondes, et sont avec des degrés variables souvent reléguées à un statut social globalement secondaire ».

Mais les choses pourraient commencer à changer. Si les revendications pour accéder à la prêtrise sont encore très discrètes parmi les chrétiennes, le pape François lui-même a finalement laissé ouverte la possibilité d’entrouvrir aux femmes la porte de l’Église. Lors d’une rencontre à huis clos avec plusieurs centaines de supérieures de congrégations de religieuses, le 12 mai 2016 au Vatican, il avait été interrogé sur le sujet. Le pontife avait alors déclaré qu’il acceptait de constituer une commission chargée d’étudier la possibilité d’ouvrir le diaconat aux femmes – sacrement de moindre degré que la prêtrise, mais sacrement tout de même. Une promesse tenue en août de la même année.

« Il y a bien eu une évolution, ajoute le père Rivière. Il y a cinquante ans, on n’aurait pas pu imaginer que des femmes fassent partie des premiers collaborateurs de l’Eglise. C’est pourtant le cas aujourd’hui. » Des diaconesses ont déjà existé dans l’Eglise catholique, et des témoignages iconographiques font même état de femmes évêques. En 2010, une femme issue d’une branche dissidente de l’Église romaine a été ordonnée prêtre en plein cœur de Rome.

Maria Vittoria Longhitano célébrant une messe. © Riccardo De Luca/Associated Press

Malgré des dogmes chrétiens inamovibles, et une tradition toujours vivace dans la communauté chrétienne, le problème de l’accession des femmes aux ministères ordonnés risque de se poser avec une acuité nouvelle dans les années à venir. Ne serait-ce que parce que l’Eglise peine à renouveler les rangs de ses ecclésiastiques. L’institution pourrait avoir tout à gagner à ne pas décourager les velléités sacerdotales des jeunes filles : leur ouvrir la prêtrise pourrait lui apporter un peu de sang neuf.

Pour aller plus loin