Les grands débats

Terriens ou humains ?

Qu’est-ce qui constitue notre identité d’être humain ? Le fait que nous soyons des habitants de la Terre, ou bien notre identité d’êtres conscients ? Pourrions-nous encore être « nous-mêmes » en exil sur une autre planète ?

« En 1957, un objet terrestre, fait de main d’homme, fut lancé dans l’univers »…

Ainsi s’ouvre le célèbre Prologue de La Condition de l’homme moderne de la philosophe germano-américaine Hannah Arendt, méditant les conséquences symboliques du lancement du premier satellite artificiel – événement « que rien, pas même la fission de l’atome, ne saurait éclipser ».

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un objet terrestre s’éloignait pour un temps du berceau de la race humaine. Celle-ci prenait alors conscience que son existence n’était pas nécessairement rivée à « notre bonne vieille Terre ».

En soixante petites années, la méditation a fait son chemin, des traités philosophiques aux blockbusters hollywoodiens, nous imaginant installés (exilés ?) dans bien d’autres mondes, jusqu’aux déclarations récentes d’Elon Musk, célèbre industriel qui ne voit l’avenir de l’humanité que dans la fuite vers Mars.

Pour la première fois dans l’histoire de l’espèce humaine, la question se pose avec sérieux : allons-nous finir notre destin sur la planète qui nous a vu naître ? La crise environnementale, l’épuisement des ressources naturelles, le changement climatique donnent du poids à cette interrogation. Pourquoi ne pas nous en aller, dès que ce sera praticable, coloniser d’autres mondes ?

 

Elon Musk et sa fuite vers Mars - cc The Red Dress pour Bloomberg

Elon Musk et sa fuite vers Mars – cc The Red Dress pour Bloomberg

 

« S’en aller, s’en aller, parole de vivant »

Comme souvent, ces imaginaires trouvent d’abord à s’incarner dans le plus fantastique miroir à névroses collectives de notre époque : la fiction hollywoodienne. Le réalisateur Roland Emerich imaginait dans 2012 (sorti en 2009) rien de moins que la fin du monde, en référence à la fameuse prophétie inca : face aux catastrophes naturelles qui rendent la vie ici-bas impossible, une frange privilégiée de l’humanité s’échappent dans des sortes d’Arches de Noé pour riches, à l’abri de l’Apocalypse.

Même type de scénario ou presque dans Elysium (2013) : les pauvres restent végéter sur une Terre crapoteuse et violente, tandis que les nantis flottent à quelques kilomètres du sol dans un pays artificiel à l’atmosphère reconstituée, où plus personne ne meurt, et où tout le monde vit dans le luxe.

C’est enfin dans la fable de science-fiction Interstellar (2014) que des scientifiques envoient en éclaireur un homme fonder une nouvelle civilisation dans des univers parallèles, tandis qu’une fois de plus, sur le plancher des vaches – ou ce qu’il en reste – des homo sapiens s’étouffent à respirer un air vicié par la pollution. Dans tous les cas, un leitmotiv : s’échapper !

 

Interstellar où la découverte des nouveaux mondes

Interstellar où la découverte des nouveaux mondes

 

Effet de retour

Après tout, le nomadisme est inscrit dans notre histoire. Des chasseurs-cueilleurs aux pâtres errants, nous ne ferions ainsi que renouer avec un élan fondamental de l’humanité – l’errance, le voyage, la découverte. « S’en aller, s’en aller, parole de vivant ! » disait le poète. L’humanité de l’homme est liée à son esprit, elle ne vient pas de ce que nous avons les pieds verrouillés au sol natal. L’humanisme peut bien s’étendre jusqu’à Kepler 22, ou toute autre exoplanète qui nous paraîtra habitable.

Par un curieux effet de retour cependant, alors que l’histoire de l’homme pourrait bien s’émanciper de l’histoire de la terre, cette dernière semble de plus en plus liée à l’histoire de l’homme.

Les scientifiques débattent en effet, dans les cercles les plus sérieux, si la Terre n’est pas entrée dans une nouvelle phase de son histoire géologique, appelée « Anthropocène », qui verrait les grands équilibres régulateurs (géologiques, climatiques, etc.) marqués d’abord par l’action de l’homme plutôt que par l’évolution autonome du système-Terre.

L’humanité ne peut plus ignorer qu’elle a embarqué le destin de la Terre, de ses espèces animales et végétales, de ses paysages, avec elle.

Dans cette vision de Gaïa, portée par un Bruno Latour ou un Peter Sloterdijk, nous sommes tous à bord du même « Vaisseau-spatial Terre », humains et fougères, chats et climat, pandas et déchets radioactifs. Tous Terriens, redécouvrant nos interdépendances profondes, et notre territoire commun. Serions-nous les mêmes sur une autre planète ?

 

Mais, puisque nous avons un peu de temps avant de devoir choisir, il vaut peut-être la peine de se poser la question. Et de commencer à prendre soin de ce qui reste notre seul espace d’habitation, jusqu’à nouvel ordre

 

Vers un état des lieux de sortie ?

Cela a-t-il même un sens de parler d’humanité sans parler de toute cette foule terrienne d’êtres vivants et inertes qui nous accompagnent depuis si longtemps, auprès desquels nous avons co-évolué ? L’humanité n’est pas devenue elle-même dans un bocal, mais auprès de tous les autres peuplant notre planète. Les emporterons-nous avec nous ?

Ce n’est certes pas le débat philosophique qui règlera la question, mais bien plus probablement les avancées technologiques. Et pour le moment, nous sommes encore loin de pouvoir nous élancer dans l’espace autrement que pour quelques risibles petits milliers de kilomètres, et avec quels dangers.

Mais, puisque nous avons un peu de temps avant de devoir choisir, il vaut peut-être la peine de se poser la question. Et de commencer à prendre soin de ce qui reste notre seul espace d’habitation, jusqu’à nouvel ordre. Afin de ne pas être tentés – ou obligés – de sortir un jour par la petite porte, comme d’un appartement dont les murs se sont fissurés, ou dont on s’est révélé incapable de régler le loyer.

 

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