Ils s'engagent

Sportifs, les derniers héros ?

Dans un monde en panne de rêves collectifs, les sportifs de haut niveau incarnent sans doute le dernier idéal partagé. Pour le meilleur, et pour le pire.

Eric Cantona n’est pas avare en « ego trip », c’est le moins que l’on puisse dire. L’ancien footballeur, devenu depuis acteur et people, selon l’inique formule consacrée, a le verbe facile, au risque d’être déplacé. Récemment, il a pris la parole et commenté l’arrivée du joueur suédois Zlatan Ibrahimovic, ancien du PSG, dans le club de Manchester United dont il fut une star dans les années 90, et où il fut surnommé « The king ». « Il ne peut y avoir qu’un roi à Manchester, a-t-il lancé, Ibrahimovic peut être le prince s’il veut ». La réponse ne s’est pas faite attendre et n’a pas dénoté, venant d’un joueur connu lui aussi pour son autoglorification frénétique. « J’admire Cantona. Et j’ai entendu ce qu’il a dit. Mais je ne serai pas le roi de Manchester. Je serai le dieu de Manchester ». « Roi », « Prince », « Dieu ». La joute verbale, superlative et égomanique, ne surprend plus personne. Elle régale même les médias et amateurs de ballon rond. Elle entretient la légende.

 

© Gentside sport

© Gentside sport

 

Combativité, génie et sainteté

Pour le sociologue Philippe Tétart, qui a dirigé notamment Une histoire du sport en France, les sportifs sont les seuls aujourd’hui à réunir les différentes composantes du héros, à savoir combativité, génie et sainteté. La trinité du héros. La première fait du sportif le sauveur d’une nation, ainsi de Zinedine Zidane sortant de sa retraite pour venir relancer l’équipe de France de foot. La seconde tient dans le caractère inimitable de l’exploit sportif, le génie se reconnaissant à ses œuvres et à sa singularité. « Le saint, écrit enfin Philippe Tétart, quant à lui ne se repère ni à ses exploits ni à ses œuvres, mais à sa manière d’être, à son humilité, à son humanité ». Un dernier trait exprimé par l’engagement caritatif, antiraciste ou en faveur de la recherche médicale, de nombreux sportifs. Dans un contexte où les héros politiques sont rares – Che Guevara commençant à remonter – les utopies en panne, et la starisation à la portée de n’importe quelle participante de télé réalité siliconée, les sportifs sont les seuls à pouvoir se prévaloir d’une aura héroïque. En témoigne notamment le désormais classique baromètre des personnalités préférées des Français, trusté par les athlètes.

 

 

Jimmy Connors (Frank Tewkesbury / Getty Images)

Jimmy Connors (Frank Tewkesbury / Getty Images)

 

Diversion sportive

« Le héros sportif par rapport au scientifique, à l’artiste, n’apporte qu’un progrès très relatif à l’humanité. Il n’en reste pas moins un vecteur symbolique de progrès » pointe cependant Philippe Tétart. Pour lui, le spectacle sportif est un « temps suspendu », « c’est un moment qui permet de s’extraire. Du marasme, des soucis, de l’alarmisme, du pessimisme. C’est un temps suspendu de plaisir arraché au réel. Le sportif n’engage rien de l’avenir. Les enjeux sont minimes et on peut facilement s’y référer. Le sport est une parenthèse ». Le sport, et ses héros, relèvent de l’évasion. Les matchs et autres compétitions sont des épopées, avec leurs drames, leurs rebondissements, leurs figures honnies et leurs héros. Leur dramaturgie, leurs mythologies. Du reste, ces héros sportifs – souvent érigés en exemples – engagent aussi une certaine vision du vivre ensemble. Dieux du stade mais aussi Dieux de l’écran, ils sont ainsi devenus des héros affranchis de la morale sportive et starisés. Affaire de mœurs, contestations des règles et de l’arbitrage – un mouvement, pour le dire ainsi, inaugurés dans les années 90 par des figures telles que John McEnroe ou Jimmy Connors –, dopage, mise en scène de sa vie privée, d’autant plus vive à l’heure des Twitter et autres Instagram, les errements sont devenus nombreux. « Le sport sert de moins en moins à l’inculcation de la discipline et de plus en plus à la construction de soi dans un processus d’individuation » nous dit Philippe Tétart. Le philosophe Laurent de Sutter, dans une tribune pour Libération, va plus loin. « Que leur aura soit méritée ou pas n’est pas la question, écrit-il. Seul demeure ce fait : nos derniers héros sont les sportifs, parce qu’ils sont les derniers à fournir des raisons à l’appui de notre sentiment profond de l’inégalité entre les humains – et qu’ils le font sans que nous n’ayons trop à en pâtir ». Pour ce faire, nous acceptons leurs dérapages, Zidane donne un coup de boule à Materazzi et reste un dieu vivant. Les égomaniaques ont le vent en poupe. L’outrance est tolérée. Voilà sans doute le prix à payer pour un peu de spectacle.

 

Header : Zlatan Ibrahimovic (Christophe Ena / AP)

 

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