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Roland Lehoucq : « La science-fiction est la seule littérature qui tient compte du progrès scientifique et technique. »

La science-fiction nous aide à comprendre les mystères de la science tout court. Elle l’inspire et participe à sa vulgarisation. Roland Lehoucq, astrophysicien passionné de SF, consacre une bonne partie de son énergie à « parler aimablement de choses compliquées ». Tant mieux s’il génère des vocations !

La science inspire de tout évidence la science-fiction. L’inverse est-il vrai ?

La science-fiction n’inspire presque jamais la science, mais reconfronte parfois les scientifiques à des idées. C’est le cas de l’ascenseur spatial, un câble de 100 000 kilomètres tendu entre le sol et l’espace qui permettrait d’y accéder plus facilement qu’avec nos fusées. L’idée est proposée en 1960 par le scientifique russe Youri Artsunatov, mais passe inaperçue, à part aux yeux d’un auteur de science fiction, Arthur C. Clarke, qui en fait un roman : Les fontaines du paradis en 1978. Avec ce roman, l’ascenseur spatial est devenu un sujet de réflexion. Aujourd’hui on a sûrement trouvé le matériau nécessaire pour le construire, les nanotubes de carbone. Il reste encore une infinité de problèmes à résoudre, mais l’idée est passée du statut de « C’est impossible » à « C’est très difficile », ce qui est un saut considérable. La science récupère aussi parfois des mots de la science-fiction. C’est le cas de la téléportation. Le mot vient de la science-fiction, il a inspiré la science, « récupéré » par les scientifiques pour nommer une expérience de physique qui s’appelle la téléportation quantique. S’il ne s’agit pas de téléportation telle que l’entend la science-fiction, le mot a incontestablement participé à l’écho considérable qu’a eu l’expérience auprès du public. Autre cas : la terraformation, idée selon laquelle on pourrait transformer le climat d’une planète entière pour la rendre habitable. Elle est reprise par le scientifique Carl Sagan dans les années 1970. Sagan se demande comment transformer Vénus. On sait aujourd’hui penser la terraformation et de nombreux articles ont été publiés au sujet de celle de la planète Mars. La boîte à outil mentale existe, même si on ne saurait pas la mettre en pratique tant le projet est titanesque.

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La science-fiction permet-elle de penser les conséquences du progrès scientifique et technique ?

Oui. La science-fiction permet de faire un pas de côté et de réfléchir sur les conséquences des sciences et des techniques sur l’humanité. Elle nous force à penser les implications sociales du progrès et pose des questions : à quoi sert le progrès technique ? Dans quel monde voulons-nous vivre ? Dans son 1984, Orwell pense les dérives possibles liées aux nouvelles technologies en imaginant comment les humains seraient surveillés en permanence. Cette réflexion est aujourd’hui nécessaire. Avec les téléphones portables dont nous ne nous séparons plus, nous sommes repérables et localisables en permanence. Cela ouvre la possibilité d’une surveillance globale de la population. Autre exemple, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, pose la question des conséquences sociales de notre capacité à manipuler génétiquement l’humanité à grande échelle.

La SF serait un immense laboratoire ?

Oui, c’est une expérience de pensée sociale, un laboratoire de réflexion sur le progrès. C’est tout son intérêt : la SF est la seule littérature qui tient compte du progrès scientifique et technique. Elle parle de science et ses « merveilles », mais aussi, voire surtout, de ses conséquences. Dès ses débuts, on trouve ces aspects. Prenez Jules Verne : son œuvre est une sorte de « proto science-fiction ». On y retrouve bien sûr les aspects « du merveilleux scientifique » dont parlait Maurice Renard : la science poussée jusqu’à la merveille et la merveille poussée scientifiquement. Mais il en envisage aussi les conséquences : grâce à son Nautilus, le capitaine Nemo peut impunément détruire tout navire de surface, acquérant ainsi une manière d’invincibilité.

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De même, dans Le Songe, de Kepler (un ouvrage posthume publié en 1634, dans lequel il raconte un voyage vers la Lune et ses habitants), l’important n’est pas la façon dont il imagine aller sur la Lune, mais l’idée qu’imaginer y aller lui permet de faire une critique sociale de la Terre et de ses habitants. Avec ses personnages d’Usbek et Rica, Montesquieu adopte la même méthode dans ses Lettres persanes (1721) : déplacer spatialement le problème pour changer de point de vue. La science-fiction ne fait que ça : changer d’espace et de temps pour faire réaliser que l’évolution humaine échappe presque totalement à la Nature et est désormais entre les mains des humains, via la science et la technique.

La science comme la science-fiction accordent une large place à l’imagination…

Bien sûr. Quand on est scientifique, il faut de la rigueur, mais aussi de l’imagination pour inventer des choses nouvelles. Les auteurs de science-fiction doivent évidemment avoir beaucoup d’imagination mais il leur faut aussi de la rigueur dans la construction de leur histoire. Prometheus, par exemple, est un film de science-fiction raté car son scénario n’est pas cohérent. Harry Potter tient mieux la route bien que n’ayant aucun aspect scientifique, mais le monde décrit est cohérent. En science-fiction, c’est la rigueur qui permet au lecteur/spectateur d’adhérer dans l’histoire imaginaire qui lui est présentée. Et ce sera bien souvent un critère d’intérêt de l’œuvre. En science, n’importe quelle idée peut être considérée. Mais ce qui distingue une bonne idée d’une mauvaise est son adéquation avec la réalité expérimentale ou observée. Le scientifique, lui, doit savoir abandonner une idée qui lui plaît parce qu’elle ne colle pas à la réalité. Il doit aussi confronter ses idées au jugement de la communauté scientifique. La façon dont on sélectionne ce qui est important est très différente entre science-fiction et science. Les deux ont largement recours à l’imagination, mais n’ont pas du tout la même façon de sélectionner le corpus considéré comme intéressant.

Pourrait-on imaginer qu’une œuvre de science-fiction aide à résoudre une question scientifique, à expliquer un phénomène naturel ? 

Pas vraiment. Une œuvre de science-fiction n’a jamais aidé à résoudre un problème scientifique, mais l’idée n’est pas exclue par principe.

En suscitant la curiosité des scientifiques, ne les aide-t-elle à voir le monde tel qu’il pourrait être, et pas seulement tel qu’il est ?  

Les scientifiques n’ont pas besoin de la science-fiction pour cela. Pour la science, je trouve qu’elle a plutôt un rôle de « sergent recruteur » : des jeunes gens peuvent être attirés par la science grâce à la science-fiction. Elle peut donner le goût des sciences, l’envie de réaliser les merveilles présentées. En réalité, la SF est plus importante comme outil de réflexion sur les découvertes scientifiques et techniques que dans la phase de recherche. Comme elle met la science en scène, elle pose des questions sociales et éthiques sur ce qu’impliquent les découvertes. Elle permet de réfléchir d’une autre façon, elle permet au fond l’intégration entre science et société. Elle est un moyen « grand public » et populaire de discuter de la science, voire de faire de la métaphysique. A partir de Galilée, la science a peu à peu évacué la métaphysique, les influences obscures, le spiritisme, l’idée d’un inframonde. Pourtant, ce sont des questions que se posent les gens. La science-fiction est peut être encore le seul endroit ou l’on explore encore les arrières mondes.

Avec la physique quantique, née au XXème siècle, naît aussi l’idée qu’il n’y a pas une seule représentation du réel, mais une multitude de réalités. Cette approche scientifique rend-elle la science-fiction encore plus importante ?

La physique quantique est une science qui s’est construite contre notre intuition, contre nos perceptions quotidiennes. Elle est complètement différente de notre vision classique des choses. Nos sens deviennent complètement inadaptés à ce que décrit la physique quantique, car elle remet en cause des choses qui semblent acquises. Par exemple, les objets quantiques ne sont plus localisables, mais on peut pourtant les dénombrer. C’est là que s’engouffre la science-fiction, dans ces endroits où les idées grouillent. En même temps, elle peut participer à vulgariser un domaine, à faire connaître des choses au grand public. La physique quantique est partout : dans les portables, les ordinateurs, les réseaux, le GPS… Mais l’immense majorité des gens l’ignore totalement. C’est l’une des difficultés de la vulgarisation : parler aimablement de choses compliquées. Jules Verne écrit aussi pour parler des sciences et pour les diffuser. Hugo Gernsback (1884 – 1967), éditeur de la première revue de science-fiction, Amazing Stories, a d’abord commencé par publier des revues de vulgarisation scientifique sur l’électricité et la radio. Puis il s’est mis à publier aussi des histoires merveilleuses, de la « scientifiction » rapidement devenue la « science-fiction ».

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La SF servirait donc à tout ?

En tout cas, elle irrigue toutes les sciences, y compris les sciences humaines. En droit, on peut poser une question comme : « Que serait une constitution galactique ? » En physique, on peut s’amuser à questionner la possibilité de l’existence du sabre laser de La Guerre des Etoiles. Les exemples fourmillent.

Roland Lehoucq est astrophysicien au Commissariat de l’Energie Atomique. Il est l’auteur d’ouvrages de vulgarisation scientifique à partir d’œuvres de science-fiction, tels que La SF sous les feux de la science (2012), SF : la science mène l’enquête (2007), Faire de la science avec Star Wars (2005).

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