Les grands débats

Ressusciter les animaux disparus grâce à leur ADN

Du dodo au mammouth, sans malheureusement passer par les dinosaures, les progrès de la manipulation de l’ADN permettent d’envisager le retour prochain de quelques animaux partis trop tôt.

Sylvain Gariel a été nommé jeune innovateur français de l’année par le MIT et la Fondation BNP. Son mérite ? Avoir créé avec son entreprise DNA Script une nouvelle technique de synthèse de l’ADN. Sylvain Gariel et son équipe ne sont pas les premiers à avoir maîtrisé la reconstitution de brins de génome. En 2014, après une campagne de crowdfunding réussie, Austen Heinz et sa société Cambrian Genomics s’étaient mis à “imprimer” de l’ADN  dans la Sillicon Valley.

Concernant les applications envisagées pour leurs méthodes, les français restent très sérieux. Ils parlent de nouvelles molécules pour guérir le cancer, de plantes plus résistantes, de biocarburants. Côté californien on se lâchait un peu plus. Heinz, décédé depuis, ne s’en cachait pas ; il voulait créer à terme “des organismes totalement nouveaux”. En attendant, puisque copier des gènes existants est déjà possible, pourquoi ne pas se faire la main en ramenant à la vie des espèces disparues ?

 

Cloner des dinosaures comme dans Jurassic Park, pas encore

 

Le museau et le dos d’un nodosaure fossilisé, retrouvé dans un état de conservation exceptionnel

 

Exposé depuis cette année dans un musée de l’Alberta, au Canada, le fossile de nodosaure découvert en 2011 dans une mine canadienne de sables bitumineux force l’admiration, mais ne permettra pas pour autant de raviver sa lignée éteinte. La peau, les restes alimentaires et même les yeux de l’animal ont beau être d’une précision saisissante, en plus de 100 millions d’années, ils se sont intégralement changés en pierre.

Or les cailloux n’ont pas d’ADN ; et pour ramener le nodosaure à la vie, nos orfèvres de la biotechnologie ont besoin d’une séquence ADN à recopier. Ceci étant dit, entre les dinosaures et l’an 2017, des millions d’espèces ont vécu et se sont éteintes – en particulier pendant ces trente dernières années, qui ont vu s’accélérer la « sixième extinction de masse » frappant la biodiversité sur Terre. Du plus récent au plus ancien, voici quelques espèces dont les biogénéticiens pourraient réussir à remonter les traces.

 

La grenouille, la poule et l’oeuf

 

Une grenouille Rheobatrachus donnant naissance par voix orale

 

Depuis 2013, le bien nommé Lazarus Project, mené par le professeur australien Mike Archer, tente de ramener à la vie des espèces australiennes disparues. Parmi elles, la grenouille Rheobatrachus. L’animal est invisible depuis 1981, et considéré éteint depuis 2001. Cet amphibien avait la particularité de se servir de son estomac comme d’un incubateur, donnant lieu à des naissances impressionnantes, où les adultes semblaient accoucher de leurs petits par la bouche.

Les chercheurs du Lazarus Project ont à leur disposition des spécimens de Rheobatrachus suffisamment bien conservés pour que l’on puisse en extraire de l’ADN, mais ils se heurtent au problème dit de la poule et de l’oeuf : pour cloner des spécimen de quelque espèce que ce soit, vivante ou disparue, il faut des mères porteuses à inséminer.

 

De Dolly la brebis aux Dodos : un petit détour par la Nouvelle Guinée

 

Le fameux dodo pourrait bien gambader à nouveau sur l’île Maurice

 

Résoudre la question de l’insémination a été facile dans le cas du clonage de la brebis Dolly en 1996, les brebis femelles n’étant pas ce qui manquait à l’époque. Elle serait relativement simple à résoudre dans le cas du défunt Dodo, dont des tissus sont conservés au Royaume-Uni. Le Goura de Nouvelle-Guinée, un de ses cousins encore en vie, pourrait accueillir un clone de Dodo dans un de ses œufs, dont la forme, la taille et la température interne offriraient des conditions de croissance à peu près similaires à l’embryon.

En ce qui concerne notre grenouille, c’est plus compliqué : ses œufs ayant besoin de la chaleur d’un estomac pour se développer, difficile de recruter une mère porteuse parmi les espèces de grenouilles existantes, peu rompues à ce genre de pratiques.

 

Le mammouth laineux ou la magie de l’utérus artificiel

 

Le corps conservé d’un mammouth femelle d’une soixantaine d’années, retrouvé dans les glaces de Sibérie

 

Dans le cas du mammouth laineux, dont on a retrouvé en 2013 un spécimen exceptionnellement bien conservé dans le permafrost russe, le souci est intermédiaire. Les échantillons d’ADN dont nous aurions besoin pour en recréer le génome sont théoriquement à notre disposition, et on sait les récupérer dans des tissus congelés. Côté mère-porteuse, un embryon pourrait sûrement commencer à grandir dans un utérus d’éléphant. Mais finirait par se poser un problème de taille : le fœtus de mammouth étant bien plus gros que le fœtus d’éléphant, il serait vite à l’étroit ; ce qui ne manquerait pas d’entraîner une fausse couche.

Un problème qui n’en est peut-être plus un. En 2017, une équipe de l’hôpital de Philadelphie est parvenue à mener jusqu’au terme la croissance de six agneaux à l’intérieur d’utérus artificiels du genre de ceux que l’on aperçoit pour cloner les humains dans le film The Island. Des poches plus petites pour les grenouilles, des poches plus grosses pour les mammouths… La question de la mère porteuse serait-elle déjà résolue ?

 

L’homme de Neandertal, angle mort de l’éthique

 

Comment les clones de Neandertal s’adapteraient-ils au monde d’aujourd’hui ?

 

Depuis le début de cet article, les questions éthiques relatives à la dé-extinction (gageons que le terme deviendra courant) d’espèces animales sont volontairement éludées au profit d’énumérations spectaculaires. Ce sont pourtant elles, plus que les utérus artificiels et autres imprimantes à ADN, qui décideront du sort des espèces disparues. Pour s’en convaincre, un cas suffit. Dilemme parmi les dilemmes, au sommet de la pyramide des cas-de-conscience-vertigineux-qui-donnent-mal-à-la-tête : l’homme de Neandertal.

Dernier représentant du genre homo à ne pas être sapiens, au même titre que l’homme de Florès, Neandertal s’est éteint il y a 30 000 ans. Son ADN est cependant séquencé depuis 2010, et nous ne serions théoriquement qu’à quelques ovocytes et un utérus artificiel adapté de pouvoir le faire renaître. Mais que ferions-nous alors de cet homme primitif, plus proche de nous encore que le bonobo actuel ? Quels seraient ses droits ? Quelle serait sa vie ? Comment le considérerions-nous ? Comme un cobaye ? Comme un égal ? Autant de questions auxquelles les générations futures nous seraient peut-être reconnaissantes de couper court, avant qu’elles aient un jour à y trouver des réponses.

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