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Résolution des conflits : l’horizon du « moindre pire »

Le spectre des guerres mondiales paraît loin. Pourtant, la fracture géopolitique générée par les conflits nationaux ou régionaux ne cesse de se creuser depuis la fin de la guerre froide. Au Nord, les pays membres de l’OCDE ont atteint des niveaux de paix jamais égalée. Ailleurs, plus d’une trentaine de conflits perdurent, certains enlisés de longue date, d’autres métastasés en menaces terroristes diffuses. Les leviers de résolution des conflits sont-ils obsolètes ? Pas si sûr.

Alep se compare à Guernica sous les yeux d’une « communauté internationale » introuvable. Le brasier couve encore sous la guerre des nerfs en Ukraine. La terreur nigériane déstabilise l’Afrique de l’Ouest. L’interminable conflit israélo-palestinien a tué les derniers espoirs nés des Accords d’Oslo. Du Sahel au Moyen-Orient, les ébullitions armées se forment et se déplacent sur des frontières mouvantes. Dans son dernier Indice de Paix Global (Global Peace Index) annuel, le think tank international Institut pour l’Economie et la Paix (IEP) relève à cet égard deux tendances inquiétantes. D’une part, entre 2008 et 2015, le nombre de tués dans des combats a été multiplié par cinq (100 000 contre moins de 20 000 sept ans plus tôt, mais circonscrits pour les trois-quarts à la Syrie, l’Irak et l’Afghanistan). D’autre part, et durant la même période, le nombre de victimes mortelles du terrorisme a bondi de 286 %. Au total, et à l’appui d’une vingtaine de critères fondant son indice de paix globale, l’IEP établit que seuls dix pays du monde ne sont engagés dans aucun conflit1.

L’instabilité planétaire présente n’incite guère à espérer du futur. Pourtant, face à de nombreuses situations d’enlisement, qui aurait parié sur une résolution, au moins sur le papier, d’un demi-siècle de conflit armé en Colombie ? Ou sur un rapprochement, lui aussi à consolider, entre Cuba et son éternel grand ennemi nord-américain malgré le blocus du second infligé au premier ? Les portes de sorties bilatérales existent. Les médiations d’Etats peuvent amener des issues favorables. Au point d’interroger désormais la capacité de l’ONU à tenir le rôle pacificateur qui devrait lui échoir en premier lieu ?

« On fait rarement la Une avec des trains qui arrivent à l’heure », nuance le professeur de relations internationales Michel Liégeois, président de l’Institut de sciences politiques de l’Université catholique de Louvain (Belgique). « Dans le cas colombien, on a affaire à un conflit interne n’engageant pas les intérêts des grandes puissances. Cette configuration est l’exact contraire de celle observée en Syrie, dont le conflit a des répercussions géopolitiques directes et met aux prises les intérêts respectifs des “grands”. Ici, il n’y a aucune latitude pour une médiation puisque l’un d’eux, la Russie, joue le rapport de force à l’avantage du régime syrien. »

 

Global Peace Index 2016

Global Peace Index 2016

 

Prévention et légitimité

Une hypothétique résolution du conflit syrien ne règlerait sans doute pas la question qu’il n’est pas le premier (ni le dernier) à soulever : la fameuse réforme du Conseil de sécurité de l’ONU. Né au début de la guerre froide, quand l’ONU ne comptait que 51 Etats dans ses rangs et toujours lestés de cinq membres permanents avec droit de veto, le serpent de mer continue d’onduler dans un monde multipolaire où sa légitimité est de plus en plus contestée. « Sa composition est certes anachronique, mais il ne fait pas toute la décision », tempère là encore Michel Liégeois. « En soi, le Conseil fonctionne mieux que sous la guerre froide avec près de 80 résolutions prises par an depuis les années 1990. Ce qui était la règle sous l’époque précédente est devenue l’exception. On butte sur la Syrie et sur l’Ukraine, mais ces contextes font oublier que l’ONU est aussi dotée d’un Département des affaires politiques, dont l’activité est permanente et qui désamorce quantités de conflits. »

Sceptique quant à la perspective d’une refonte – sinon d’une réinvention – de l’ONU qui prendrait des années, le spécialiste en géopolitique prône le recours aux leviers existants. Sans ignorer les limites de leur action. « Quelque 100 000 personnels de l’ONU sont aujourd’hui déployés dans le monde pour des missions de résolution des conflits et de maintien de la paix », précise-t-il. « En leur absence, la situation au Darfour aurait viré au chaos total. En admettant qu’on ne résolve pas comme tels les conflits, on limite au moins les dégâts. »

L’horizon du « moindre pire » apparaîtrait comme le seul tenable, à l’aune d’une géopolitique calquée sur une météo changeante. « Il serait possible de faire mieux en matière de prévention des conflits », estime Michel Liégeois. « Pour l’heure, la réaction internationale survient quand il y a des victimes et des conséquences économiques, c’est-à-dire quand il est souvent trop tard. » A ce jour, le spécialiste ne relève qu’un seul exemple de déploiement de troupes par anticipation de débordements : en Macédoine, sous l’égide de la Force de déploiement préventif des Nations Unies (FORDEPRENU), de 1995 à 1999. Un modèle reproductible ? « A condition d’être sûr que ce qui était pressenti allait avoir lieu, et sachant que la légitimité d’une intervention est toujours sujette à caution. On a beaucoup blâmé l’ONU lors du génocide au Rwanda. Les signaux étaient là mais le déploiement de troupes aurait pu susciter le procès du néocolonialisme et du soutien à une dictature. » Le « moindre pire » s’assimilerait-il au moindre « trop tard » ?

 

1 – Les pays en question sont : le Botswana, le Chili, le Costa Rica, le Japon, l’île Maurice, le Panama, le Qatar, la Suisse, l’Uruguay et le Vietnam. Les pays considérés par l’IEP comme les plus pacifiques étant : l’Islande, le Danemark, l’Autriche, la Nouvelle-Zélande et le Portugal.

 

Image à la Une : le nom « Nations Unies », inventé par le Président des États-Unis Franklin D. Roosevelt a d’abord été utilisé dans la Déclaration des Nations Unies du 1er janvier 1942.

 

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