Les grands débats

Quel futur pour les Jeux Olympiques ?

Trop cher, pas assez rentable, néfaste pour l’environnement : les Jeux Olympiques commencent à sentir le vent tourner. Nicolas Bancel, historien du sport et professeur à l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne, répond à nos questions concernant l'avenir de la reine des compétitions sportives.

La forme actuelle des Jeux Olympiques est de plus critiquée, d’où vient-elle exactement ?

Pierre de Coubertin, le fondateur des Jeux Olympiques tels que nous les connaissons, admirait le développement des sports modernes en Angleterre : football, rugby, athlétisme, etc. Il pensait que la puissance de l’Angleterre, alors la première puissance économique mondiale, était liée à l’éducation de ses élites par le sport. Coubertin est un patriote. Le sport, pour lui, c’était l’apprentissage de la compétition, de la performance… une préparation aux compétitions économiques et coloniales entre les nations. Il voulait mettre la France au sport pour la hisser à la hauteur de l’Angleterre, concurrencer les britanniques avec leurs propres armes.

Donc les Jeux Olympiques, à l’origine, sont une compétition martiale ?

Pas seulement. Les Jeux olympiques sont aussi construits par Coubertin comme un moyen d’internationaliser les sports car il pense que ces confrontations peuvent apaiser les relations internationales : se combattre sur le plan économique, maritime et colonial, oui, faire la guerre, non. Il se targue alors de l’héritage grec, puisque les JO antiques établissaient une période de trêve entre les cités grecques.

On s’éloigne un peu du sujet, mais quelles étaient les différences majeures entre ces jeux modernes et leurs ancêtres antiques ?

Les Jeux antiques avaient une signification civilisationnelle en tant que rendez-vous du monde hellène, mais aussi – peut être surtout – une signification religieuse : le site d’Olympie est construit autour du temple de Zeus, les Jeux sont dédiés aux dieux de la cosmogonie grecque. Ce n’est pas le cas des Jeux modernes.

Les sports modernes intègrent également des dimensions inconnues des Grecs, en particulier le record, typiquement moderne : c’est la capacité à toujours se surpasser, et cela renvoie bien sûr à notre civilisation européenne, industrielle, capitaliste et croyant au progrès. Les Grecs avaient des champions, mais n’enregistraient pas les records. Enfin, les Jeux olympiques grecs étaient réservés aux Grecs, les Jeux modernes ont vocation à accueillir tout le monde, à se mondialiser.

Mais on peut quand même rapprocher Jeux antiques et modernes : les deux renvoient à des civilisations de la compétition, sous des formes différentes.

Peut-on justement envisager aujourd’hui une troisième civilisation de la compétition? Les Jeux Modernes semblent soulever moins d’enthousiasme qu’il y a encore quelques années.

Le vrai problème des Jeux aujourd’hui, c’est que les villes candidates se raréfient. Les incertitudes quant aux retombées économiques y sont pour quelque-chose. Certains Jeux peuvent être équilibrés ou rentables à terme (Los Angeles, sans doute Londres), d’autres sont des catastrophes économiques (Athènes étant l’exemple récent le plus connu). Il faut donc avoir les reins solides !

Les populations locales ne devraient-elles pas pouvoir s’opposer à ces catastrophes potentielles ?

C’est ce qu’ont tenté de faire les Cariocas. Que disaient les manifestants s’opposant à l’organisation des Jeux à Rio ? Que ces investissements colossaux devraient être employés dans l’éducation, la recherche, les infrastructures… Et aussi que les Jeux allaient bouleverser l’urbain : des milliers de personnes ont en effet dû être déplacées. Il ne faudrait pas que les Jeux deviennent l’apanage de régimes autoritaires, qui peuvent passer au-dessus de leur opinion publique…

L’agenda 2020 du CIO ne prévoit-il pas de répondre à ces questions ?

Les contraintes de l’agenda 2020 du CIO rendent l’organisation plus contraignante en termes de réorganisation urbaine, de développement durable, d’écologie, de développement économique à terme et d’impact social positif. Au fond, cet agenda est plutôt positif car il permet de penser l’« après Jeux ». Mais il impose de nouvelles contraintes – à géométrie variable puisque les prochains Jeux d’hiver en Chine seront catastrophiques pour l’environnement – que des villes ne sont pas prêtes à relever.

Si les contraintes imposées pour garantir l’inscription des jeux dans un développement urbain durable empêchent les villes de se porter candidates, le serpent se mord un peu la queue… comment voyez-vous les Jeux sortir de cette ornière ?

On voit bien que le choix d’attribuer les Jeux de 2024 et 2028 à Los Angeles et Paris, qui étaient seulement candidates pour 2024, est une solution à court terme : le CIO « sécurise » ainsi les Jeux jusqu’en 2028 avec deux villes dont les dossiers étaient très sérieux.

A moyen terme, je pense que le CIO devra tenir compte des opinions publiques locales, sous la forme de référendum par exemple : c’est dommageable pour l’image des Jeux que ceux-ci soient imposés. Que les Jeux deviennent un étendard de la démocratie ne pourraient pas leur nuire à terme…

Et à long terme ?

Il faudra sans doute repenser le système même des Jeux, sous leur forme actuelle de « méga-events »… Faire des Jeux moins coûteux sur place, quitte à soigner les moyens techniques liés aux images. Les Jeux sont d’abord vus à la télévision.

La télévision étant elle-même concurrencée par d’autres médias naissants, que pourrait-on imagine comme nouveaux moyens de retransmission ?

On peut imaginer beaucoup de choses. Pourquoi pas des formes de délocalisation des jeux avec l’usage de retransmissions par hologrammes ? L’idée serait qu’une compétition se déroulant dans un stade puisse être retransmise en 3D par hologramme dans d’autres stades. Cela permettrait de partager les coûts entre plusieurs pays, de réduire au maximum les coûts de construction localement en utilisant des infrastructures construites de longue date, tout en favorisant ce pour quoi les jeux sont aussi fait : rassembler des passionnés dans un stade.

Est-il bien nécessaire de les rassembler dans un stade, symbole par excellence de l’infrastructure coûteuse et à usage unique ?

On peut aussi penser que le développement de l’olympisme est de favoriser la pratique des sports. Alors pourquoi ne pas abandonner la formule « méga-event » et construire des structures légères et réduites, mais en plus grand nombre, qui pourraient être réutilisées localement ? Ce serait plus simple et peut être plus efficient que la redistribution d’une partie des gains des JO aux fédérations. Les nouveaux bâtiments devraient être aussi d’abord pensé pour l’après-jeux :  des bâtiments entièrement reconvertibles pour d’autres usages, voire transportables ou même supprimables, dans des matériaux peu onéreux et évidemment écologiques.

Quelle est la prochain étape, du coup ?

Du point de vue de l’organisation, les jeux paralympiques pourraient s’intégrer complètement aux JO, et être organisés au même moment, dans les mêmes lieux. Cela irait dans le sens de l’histoire de l’olympisme, qui a progressivement intégré les femmes, les colonisés, les minorités, et ce serait une reconnaissance que le mouvement paralympique recherche pratiquement depuis sa naissance.

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