Ils s'engagent

Quand les architectes jouent aux Lego

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Cette assertion, attribuée à Lavoisier, n’a jamais aussi bien caractérisé l’époque. À l’heure de l’économie de l’obsolescence programmée, les hommes du XXIe siècle recyclent, recréent, réemploient, que ce soit les idées ou les matériaux. L’architecture n’échappe pas à la déferlante du modulable et du réversible. Façon Lego.

Notre époque est celle de la mobilité et du changement. Mais quid de nos habitats ? Le logement de demain pourra-t-il se transformer et se réadapter en fonction des circonstances et des envies ? Dans sa revue d’architecture (19611974), le mouvement anglais Archigram imagine déjà des habitats et des villes éphémères et évolutives. Leur projet utopiste est de mettre la vie, la mobilité et les interactions au cœur de la cité. Comment ? Avec des cellules qui se pluguent les unes aux autres sur d’immenses structures métalliques qui peuvent elles-mêmes se déplacer d’un territoire à l’autre et se raccorder les unes aux autres. Des villes en mouvement, en somme, qui préfigurent les néo-utopies d’aujourd’hui et de demain. Un savant mélange de réversibilité et de modularité.

 

640px-Musee_d'_Orsay_by_slaza

Musée d’Orsay

 

Réinventer l’espace

Mais la modularité et la réversibilité, c’est quoi au juste ? Architecte chez Marc Mimram, Emilie Ballu distingue clairement le deux : « La modularité, c’est le fait qu’un habitat puisse vivre et changer de taille en fonction de besoins. La réversibilité présage que des bâtiments puissent changer de fonction, par exemple quand une gare se transforme en musée, comme c’est le cas du Musée d’Orsay ». Variation d’extension ou d’usage donc, mais pas que. Comme relève cette jeune architecte, il y a aussi une différence d’échelle entre les deux : « Si la modularité concerne plus le logement individuel, construit dans des zones peu urbanisées où il est possible de l’étendre, la réversibilité au contraire concerne plus les bâtiments construits dans des zones très urbaines où il faut réinventer un même espace, faute d’espace justement ».

 

Des stations spatiales gonflables

Les constructions modulaires qu’on emboîte comme des LEGO restent encore marginales. Mais elles trouvent néanmoins une certaine forme de réalité sur le papier et dans la réalité. Il n’y a qu’à penser aux conteneurs aménagés en ateliers d’artistes et en logements étudiants, notamment en banlieue londonienne, au Havre et aux Pays-Bas. En deux temps trois mouvements, ces préfabriqués autoporteurs s’empilent sur plusieurs étages pour former de véritables immeubles. Pas chères, rapides à installer et à démonter, ces constructions modulaires sont aussi utilisées pour des maisons haut de gamme assemblées à partir d’unités. Demain, assemblera-t-on la résidence de ses rêves en ligne ? Aujourd’hui en tout cas, la Nasa s’apprête à tester des modules gonflables additionnels pour station orbitale avec l’idée de constituer à long terme des stations spatiales entièrement gonflables et modulables.

 

Transhab-cutaway

TransHab, Nasa

 

Le durable, c’est le transformable

Au bout du compte, tous ces principes ne sont-ils pas juste guidés par la raréfaction des ressources et les nécessités d’optimisation ? Oui, si l’on en croit Jérémy Moles, consultant spécialisé en architecture et en urbanisme : « Les questions d’adaptabilité de l’espace, de flexibilité, et de modularité hantent tous les cahiers des charges. La réversibilité en architecture opère comme un principe de précaution en réponse au coût et à la lourdeur de la production architecturale et au mouvement perpétuel de la condition urbaine ». L’architecture est face à un paradoxe : durable, pérenne, elle doit en même temps être capable de muter pour répondre aux évolutions socales. Car, selon Jérémy Moles qui a fait ses classes auprès de l’architecte Dominique Perrault, « pour durer, se maintenir dans le temps, il faut pouvoir s’adapter. L’architecture bien pensée ne doit donc pas contraindre mais permettre, autoriser et non pas interdire ». Une idée que confirme l’architecte Emilie Ballu : «  Les mairies demandent de plus en plus à ce que les bâtiments soient réversibles pour qu’ils continuent à vivre dans le futur et qu’il n’y ait pas de zone morte dans le tissu urbain. Par exemple en veillant à ce que des bureaux puissent se transformer en logements via des « plateaux libres » transformables. »

 

Est-ce vraiment innovant ?

Mais la réversibilité et la modularité sont-elles vraiment des idées nouvelles ? Comme le souligne Emilie Ballu, « aujourd’hui, l’idée de modularité est à la mode, mais c’est quelque chose qui existe depuis toujours, par exemple quand un particulier rajoute un étage à sa maison à l’arrivée d’un enfant. De même, la réversibilité consistant par exemple à transformer une zone industrielle en logements était déjà quelque chose de très à la mode à Londres dans les années 1980 ».  La nouveauté ? Pour cette architecte « ce qui est inédit, ce n’est pas tant la modularité ou la réversibilité que le fait de construire des bâtiments en les pensant dès le départ comme modulables ou réversibles. De même, de nouveau type de contrats faisant intervenir l’idée de modularité apparaissent aujourd’hui : on achète un terrain avec une maison et on aura le droit de construire tant de mètres carrés supplémentaires par la suite. » Superposer, réinterpréter, réinventer : les architectes d’aujourd’hui prouvent en tout cas que la transformation peut faire partie intégrante de la création. De moins en moins déconnectés de la réalité, ils tiennent compte du parcours résidentiel de l’usager pour proposer des solutions pragmatiques et modulables dans le temps.
Ce sont toutes ces innovations que l’architecte du futur devra compter dans sa boîte à outils.

 

Pour aller plus loin