Les grands débats

Pollution médicamenteuse des eaux : un enjeu de santé publique

Parcellaires, les données sur la présence de résidus médicamenteux dans l’environnement ne permettent pas d’estimer ses risques pour la santé humaine. Faut-il minimiser ou s’alarmer ? A tout le moins prendre en compte l’incidence combinée d’autres micropolluants. 

Un bain pris dans un lac menacerait-il nos capacités reproductives ? Une soif étanchée à la source dans une rivière influencerait-elle notre système nerveux ? Un banal verre d’eau tiré du robinet viendrait-il perturber le fonctionnement de notre organisme ? Si la pureté des eaux qui nous entourent est sujette à caution, elle le doit aussi à quantité de microgrammes de substances médicamenteuses contenus en leur sein. Issus d’antalgiques, antidiabétiques, anti-inflammatoires, antiépileptiques ou encore vasculoprotecteurs, ces résidus poursuivent leur vie dans les nappes, du fait de nos propres rejets corporels, souvent aussi faute de recyclage de médicaments périmés et jetés indistinctement dans les toilettes, les lavabos et les poubelles.

Le phénomène existe, mais que sait-on exactement de son ampleur et de ses dangers pour l’espèce humaine ? Les données manquent à cet égard car la recherche sur le sujet est récente. La toute première observation de résidus médicamenteux remonte à 1976, à la sortie d’une station d’épuration de Kansas City. « Les détections et prises de mesure ont véritablement commencé au début des années 2000 à Berlin », rappelle Yves Lévi, pharmacien et professeur en santé publique à l’Université Paris-Sud. « C’est par la suite, avec le US Diabetes Survey, se fondant notamment sur l’étude de trente rivières d’Amérique du Nord que la question de l’impact de ces micropolluants a été mise au jour. » Sans toutefois répondre à la question de fond : si la toxicité aigüe d’un produit est décelable, il en va tout autrement de la toxicité chronique de molécules dont la concentration est apparemment faible.

© Méli-mélo – Démêlons les fils de l’eau

Vautours et poissons en péril

En France, les statistiques du Conseil général de l’Environnement et du Développement Durable (CGEDD) mentionnées dans une étude du Groupe de Recherche Rhône-Alpes sur les infrastructures et l’eau (Graie) se bornent à des quantités infinitésimales : 1milligramme par litre dans les urines ; 1 mg/100 L dans les eaux résiduaires (entrée de station d’épuration) ; 1 mg/m3 dans les eaux épurées (sortie de station d’épuration) ; 1mg pour 10 à 100 m3 dans les eaux superficielles (rivières, lacs, etc.) et 1 mg pour 1 000 m3 dans les eaux de consommation. Cette faible concentration amène les scientifiques rhônalpins à rappeler qu’ « il faudrait boire l’équivalent de 500 000 m3 d’eau pour ingérer l’équivalent d’un cachet d’aspirine de 500 mg ».

De quoi se rassurer à bon compte ? Pas tout à fait, car par contraste avec les quantités relevées, les expertises font état de réelles conséquences de ces micropolluants médicamenteux sur les organismes qui y sont exposés de façon continue. « Les médicaments ont évidemment des effets variables », poursuit Yves Lévi. « On sait, par exemple, que la présence d’antibiotiques dans les stations d’épuration modifient les populations bactériennes. » Le système reproductif d’animaux aquatiques subit, de la même manière, des altérations liées à la présence d’œstrogènes (stéroïdes). Le rapport du Graie constate également les dérèglements nerveux de certains poissons exposés à des résidus d’anxiolytiques. Cette pollution médicamenteuse pourrait même atteindre des proportions plus spectaculaires et dramatiques, comme l’extinction de vautours observée dans les années 90 en Asie, dans un environnement parasité, mais pas seulement, par une concentration anormale de Diclofénac, un anti-inflammatoire commercialisé dans certains pays sous le nom de Pennsaid.

©Méli Mélo – Démélons les fils de l’eau

 

Des données manquantes

A l’initiative de la toute première conférence internationale sur les résidus de médicaments dans l’environnement, tenue à Paris en septembre 2016, Yves Lévi tente de briser l’approche binaire du problème posé. « Certains jurent que le phénomène est négligeable, que c’est un carré de sucre dans une piscine olympique. D’autres s’alarment du long terme et prédisent que l’on va tous mourir. La conclusion est imbécile dans les deux cas. Ce que l’on sait à ce jour, c’est qu’il y a partout des médicaments dans l’environnement et qu’ils produisent des effets à faible dose. Mais attention, un animal exposé tous les jours et toute sa vie à ces médicaments endure aussi la présence d’autres polluants comme des pesticides ou des hydrocarbures. » Autrement dit, ne raisonner que sur les médicaments et non sur leur combinaison avec d’autres éléments à risque revient à manquer le débat. « La toxicité à long terme dépend d’un ensemble de facteurs. C’est la question des résidus, dans sa globalité, dont la société doit s’emparer », insiste Yves Lévi. « C’est un enjeu de santé publique dès lors que l’on n’a pas de réponse, et la question se pose de toute façon puisque ces molécules sont prévues pour avoir des effets biologiques. L’objectif est désormais de répondre le plus rapidement à un calcul de risques.»

Comment ? Tout d’abord, selon les recommandations du scientifique, en obtenant une connaissance précise des taux de concentration, à l’appui d’une gamme suffisamment importante de médicaments. Ensuite, en évaluant leur toxicité significative selon les âges de la vie. Et de là, en dressant une analyse de risques que les moyens alloués à la recherche ne permettent pas en l’état. « Les chiffres de ventes de médicaments, pharmacie par pharmacie, par bassin versantconstitueraient pour nous, chercheurs, une base de données précieuse », estime Yves Lévi. « Or, nos unités de recherche n’ont pas l’argent nécessaire pour se les procurer et les pouvoirs publics n’ont jamais réagi à nos demandes. L’Europe aurait tort d’attendre les Etats-Unis ou la Chine sur ce terrain. » Sans volonté politique prospective, les seules mesures techniques – nouveaux procédés épuratoires ou discipline citoyenne en matière de consommation ou de recyclage de médicaments – ne suffiront pas. Et l’absence de réponse risque de nourrir les postures binaires.

Un bassin versant est un territoire qui draine l’ensemble de ses eaux vers un exutoire commun, cours d’eau ou mer.
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