Ils s'engagent

Politique : Julie Pagis fait parler les enfants dans « Prézizidentielle »

"Pourquoi ils sont tous vieux ? Pourquoi il n'y a pas de noirs ? Pourquoi il n'y a pas de femmes ?"

Les enfants comprennent-ils quelque chose à la politique ? Julie Pagis, chercheuse en sociologie politique au CNRS étudie depuis 7 ans les signes de la politisation chez les plus jeunes. Son dernier livre, L’enfance de l’ordre. Comment les enfants perçoivent le monde social (Le Seuil), synthétise les résultats d’un travail d’enquête de deux ans avec Wilfried Lignier. Mais c’est pour la sortie de la bande dessinée Prézizidentielle (Casterman) que nous la rencontrons : une chronique de la campagne présidentielle à travers les yeux d’enfants âgés de 7 à 11 ans, mis en scène et illustré par l’illustratrice Lisa Mandel. Dis, c’est quoi un président ?

 

Tout d’abord Julie Pagis, pourquoi vous être intéressée aux enfants ?

Ce qui m’intéresse c’est la formation de “l’habitus”, pour reprendre l’expression de Bourdieu : comment se forment, dès le plus jeune âge, les dispositions qui structurent, à vie, nos façons d’être et d’agir ? Celles dont on n’a presque plus conscience mais qui continuent d’influencer notre façon de voir le monde.

En tant que sociologue, je pense que beaucoup de choses se jouent assez tôt dans la construction de l’identité. Sur la question de la politique, les études qui existent se concentrent surtout sur les ados et montrent que ces structures sont déjà en place. Il fallait donc aller voir plus tôt.

Et l’élection présidentielle est le moment le plus opportun pour observer cette formation de l’habitus politique ?

La campagne présidentielle est le moment qui politise le plus les enfants, tout simplement parce que l’événement est très médiatisé. Ceux qui ont accompagné leurs parents au bureau de vote nous ont raconté qu’ils étaient impressionnés par le côté solennel : prendre plusieurs bulletins, aller dans l’isoloir et en choisir un, laisser les autres dans la poubelle… C’est un rituel très formateur dans leur politisation.

On a remarqué aussi que c’est plus compliqué de les intéresser au sujet quand leurs parents n’ont pas le droit de vote. Déjà qu’ils n’ont pas l’âge, s’ils ne voient pas leurs parents le faire, c’est comme s’ils devaient s’intéresser à un jeu auquel ils n’ont pas le droit de jouer. Certains candidats proposaient de donner le droit de vote aux étrangers vivant en France, c’est un bon moyen pour le futur de lutter contre l’abstention. Ça politise les enfants très tôt. Et interdire le droit de vote des étrangers, à mon avis, ça fait le lit du désenchantement politique, qui est très présent en France.

 

 

Ce n’est pas tous les jours qu’on tombe sur de la sociologie au rayon BD, comment vous-êtes vous retrouvée à travailler avec Lisa Mandel sur ce projet ?

Quand on est chercheur.e , ce n’est pas satisfaisant de rester cantonné.e sa petite tour de verre : c’est aussi important de vulgariser ce qu’on fait, et de s’adresser à un public plus large que ses collègues. À la rentrée 2016 j’ai voulu explorer de nouvelles manières de présenter mes recherches. J’avais en tête Les Cahiers d’Esther de Riad Sattouf (ndlr : publiés en 2016 chez Allary Editions), où il suit une petite fille avec un regard proche de l’ethnographie. Je lui ai écrit mais il n’a pas répondu. Du coup j’ai contacté la collection Sociorama chez Casterman qui fait des bandes dessinées de vulgarisation sociologique. La directrice artistique de la collection, Lisa Mandel, cherchait un angle pour couvrir la campagne présidentielle pour un blog du Monde ; elle a sauté sur l’occasion.

Dans la BD, on voit les enfants se lâcher parfois complètement ; comment deux parfaites inconnues parviennent à mettre des élèves de primaire à ce point en confiance ?

On réunissait les élèves en demi-classes et on lançait des débats liés à l’actualités et la politique. On avait besoin qu’ils se sentent libres de parler alors on a essayé au maximum de descolariser la relation d’enquête. C’est à dire qu’on réalisait nos ateliers en l’absence de l’instituteur/trice, on s’asseyait en rond avec eux, on les autorisait à dire des gros mots, on s’habillait décontracté… Pendant l’entre deux tours, il fallait récupérer les témoignages à chaud avant que les enfants oublient.

Dans ces moments là, les exigences de la sociologue et celles de l’auteure de bande dessinée n’entraient jamais en conflit ?

Lisa Mandel a eu l’idée d’apporter des programmes simplifiés des candidats pour que les enfants puissent débattre, ce qui est une démarche d’intervention. D’habitude, en tant que sociologue, j’essaye de ne pas influer sur mon objet d’enquête. Mais méthodologiquement c’était très intéressant. Comme le programme a été apporté à tous, leurs réactions différenciées restent significatives. Ce qui me faisait un peu peur en amont, c’est que le travail sociologique implique de ne pas transformer le matériau de base que sont les mots des enfants ; je me demandais si ça allait coller avec les besoins scénaristiques de la bande dessinée. Mais on a tout enregistré et chacune des planches reprend mot pour mot la parole des enfants. J’ai trouvé ça fantastique.

Moi ça fait 7 ans que je bosse sur le sujet. Avec Wilfried Lignier on a fait un livre qui n’est pas forcément facile d’accès. Travailler avec Lisa ça m’a obligé à réfléchir sur la façon d’expliquer : “ce que je vais dire là, est-ce que c’est pas du jargon ?”, “est-ce que ce mot est essentiel ?”, etc.

 

 

Justement, les observations recueillies dans le cadre de Prézizidentielle recoupent-elles les conclusions de L’enfance de l’ordre ?

Le gros modèle théorique qui est mis en avant dans les deux ouvrages, c’est l’idée du “recyclage symbolique”. En fait, quand on demande aux enfants de juger le monde social – et par exemple de valoriser ou dévaloriser des hommes politiques – on s’est rendu compte qu’ils réutilisent les critères qu’on leur assène toute la journée dans le cadre de leur propre socialisation. Les parents, avant tout, les enseignants, d’autre part, et enfin les groupes de pairs. Pour résumer, les premiers font primer l’hygiène et la prudence, les seconds les connaissances et le comportement, et les derniers le respect des normes de genre.

Par exemple il y a une gamine qui nous a dit “moi j’avais un amoureux au début de l’année, mais maintenant il a 1 de moyenne, moi j’ai 6, c’est pas possible”. De son côté le garçon disait : “il faut que j’améliore mes notes parce que je suis amoureux de Pauline mais elle a des meilleures notes”. Quand ils transposent cela en politique, cela donne des choses amusantes. Ils dévalorisent untel parce qu’il a les dents sales, un autre parce qu’il est bas dans les sondages et que ça équivaut pour eux à une mauvaise note, ou encore une candidate qui se comporterait “comme un garçon”.

Ce recyclage symbolique continue d’ailleurs à être structurant pour les adultes. Il suffit de voir ce que disaient les journalistes de Philippe Poutou par exemple : “il ne tient pas sur sa chaise”, “il n’a pas mis de cravate”, jusqu’à Marion Maréchal Le Pen qui l’a traité de “crasseux”.

 

 

Passage obligé pour finir, la vérité sort-elle de la bouche des enfants ?

Certaines vérités, oui. Leur regard sans filtre leur permet de souligner des choses que les adultes n’expriment ou ne voient plus. Ils demandaient tout de suite “Pourquoi ils sont tous vieux ? Pourquoi il n’y a pas de noirs ? Pourquoi il n’y a pas de femmes ?”

Après, politiquement, c’est sûr que non. On caricature souvent le raisonnement politique des enfants en disant que ce sont des fachos, ça ne vient pas de nulle part. Quand on leur demande leur France idéale, ils veulent remettre en place la peine de mort, interdire la cigarette et l’alcool, tuer les voleurs et mettre des caméras partout. Ils ne font pas la différence entre les règles de la cellule familiale et celles de la communauté nationale. Mais c’est normal, puisqu’ils sont soumis toute la journée à des injonctions (familiales, scolaires) dont le non-respect entraîne quasi-systématiquement des sanctions de formes diverses. Ils reproduisent ce schéma ; c’est plutôt le contraire qui serait surprenant.

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