Ils s'engagent
Science Ouverte

Open Science : demain, tous scientifiques ?

Du besoin de transdisciplinarité au rêve d’accès universel au savoir, la « science ouverte » prend son essor. Mais l’ouverture s’accompagne d’un risque de moindre exigence qui pourrait pervertir de nombreux champs de recherche.

Le jeudi 30 mars prochain, les Arpenteurs vous donnent rendez-vous au Tank (22bis Rue des Taillandiers, 75011 Paris) pour une rencontre autour du thème “Open Science : demain, tous scientifiques ?”. Les débats seront animés par Thierry Keller, directeur des publications d’Usbek & Rica, en présence de Thomas Landrain (biohacker, fondateur du laboratoire La Paillasse), Cyril Pennec (producteur de la chaine youtube de vulgarisation scientifique String Theory), et d’autres invité-e-s à venir.

Inscription gratuite et obligatoire sur le meetup des Arpenteurs.

Le citoyen est-il l’avenir de la science ?

Au XVIe siècle, des marins explorant le Nouveau Monde ou des ecclésiastiques en mission participaient déjà aux sciences naturelles en rapportant aux chercheurs nombre de spécimens et d’observations. Cela fait donc un moment que la science est « ouverte » aux citoyens profanes les plus passionnés. Mais ce qui est aussi vrai, c’est qu’on observe une réelle explosion de cette pratique, liée au numérique depuis le début des années 2000. L’INRA note « une croissance exponentielle » mondiale des publications scientifiques participatives, selon le rapport sur le sujet dirigé par son PDG, François Houllier, sorti en février 2016.

Une force de frappe inédite

Dans ce mouvement, la France tient son rang puisqu’elle produit 4 % des publications scientifiques participatives, ce qui la situe à la 7e place mondiale et à la 3e place en Europe. Pour établir ces dynamiques, le rapport se base sur l’étude de 4 640 documents publiés depuis 1970. Un échantillon très modeste, reconnaissent les auteurs, « à comparer aux plus de 2 millions de publications scientifiques parues en 2014 ». Aucune conclusion n’est donc tirée sur les chiffres exacts de publications mondiales concernant les sciences participatives. D’autant qu’il faudrait commencer par bien délimiter un concept assez flou…

 

Le projet de cartographie astrale participative Galaxy Zoo soumet des photographies de galaxies et demande aux participants de les classer en fonction de leur forme.

Le projet de cartographie astrale participative Galaxy Zoo soumet des photographies de galaxies et demande aux participants de les classer en fonction de leur forme.

Open science, crowdsourcing, science participative, tous ces termes recouvrent différentes réalités mais elles ont un principe commun : utiliser l’immense force de frappe de populations non scientifiques pour faire avancer la recherche. Les outils numériques individualisés et connectés permettent de coordonner un nombre inédit de bonnes volontés et de démultiplier la puissance de travail.

En astrophysique par exemple, les données produites sont souvent trop nombreuses pour être traitées de façon exhaustive par les chercheurs seuls et trop complexes pour être uniquement classées par des algorithmes. Galaxy Zoo a ainsi utilisé l’aide passionnée de 150 000 internautes pour classer 50 millions de galaxies. De même, la foule peut donner au scientifique le don d’ubiquité qui lui manque : le projet Vigie Nature utilise les yeux (et les appareils photos) de milliers de bénévoles pour collecter en ligne des données et permettre aux chercheurs d’étudier l’évolution de la faune sur l’ensemble de l’Hexagone. Cette nouvelle façon d’aborder la recherche fait pratiquement de l’open science un nouveau paradigme, « un changement d’optique, qui veut se comparer à d’autres grands stades antérieurs, comme l’avènement du télescope ou du microscope », selon le livre blanc du CNRS « Une science ouverte dans une République numérique » publié en mars 2016.

S’ouvrir à toutes les disciplines

En plus d’ouvrir son champ d’action aux néophytes, l’open science veut aussi ouvrir ses résultats au plus grand nombre. De nombreuses organisations et universités se désabonnent déjà des revues scientifiques, aux tarifs de plus en plus prohibitifs, et réclament un accès libre aux publications de leurs pairs. En réaction, des publications open access voient le jour, comme PlosOne, en ligne depuis 2006. Une association de jeunes scientifiques français, Hack your phd, milite pour « la science et l’accès à la connaissance comme bien commun ».

Au-delà de la lutte philosophique pour un accès universel à la connaissance, l’enjeu pour les chercheurs est de répondre au besoin de visibilité pour mener des travaux de plus en plus transdisciplinaires. « La littérature scientifique peut sauver des vies, à la condition absolue de son entière et immédiate disponibilité pour tous », affirme une tribune signée par de nombreux chercheurs sur lemonde.fr en mars 2016. Pour étayer leurs dires, les scientifiques prennent l’exemple de l’épidémie Ebola : « Toutes les disciplines, de la médecine à l’anthropologie, de la biologie à l’économie, de l’épidémiologie à la gestion interculturelle, du droit à l’éthique, auraient dû pouvoir être mobilisées sans délai et sans barrière, pour permettre une réaction adaptée à la complexité et à l’urgence de la situation », assurent-ils.

 

La loi du 7 octobre de 2016 pour une République Numérique prévoit que les citoyens français puissent avoir accès librement et gratuitement au contenu des publications scientifiques

La loi du 7 octobre de 2016 pour une République Numérique prévoit que les citoyens français puissent avoir accès librement et gratuitement au contenu des publications scientifiques

 

« Le nombre de publications scientifiques a explosé » dans le monde ces dix dernières années, selon un rapport de l’UNESCO sur la science. 23 % d’augmentation entre 2008 et 2014, accompagnant une augmentation de 21 % du nombre de scientifiques, d’après le rapport. Plus de 90 % des scientifiques ayant existé depuis l’apparition d’homo sapiens sont vivants aujourd’hui, souligne encore le journaliste Silvestre Huet. Ces données prolifiques sont trop diverses pour que des chercheurs isolés en aient une vue d’ensemble et elles ne pourront jamais produire la richesse potentielle issue de leur croisement si elles restent cloisonnées dans une myriade de revues propriétaires. D’où les appels à l’ouverture globale de la science.

Appât du gain et canular

Le modèle des revues en libre accès pose toutefois quelques questions. Pour que le lecteur bénéficie gratuitement de nouvelles connaissances, c’est souvent le chercheur qui doit payer pour y publier son travail. Le rapport de clientèle entre le chercheur et la revue peut poser problème lorsque celle-ci est censée juger la qualité et analyser méticuleusement le travail de recherche pour le valider avant publication. « Les revues en accès libre ont aussi fait l’objet d’une prédation capitaliste », note cet article de Libération.fr. Des milliers de revues fondées par des sociétés privées gagneraient ainsi grassement leur vie en achetant des contenus douteux à des scientifiques qui n’en sont pas toujours…

Pour dénoncer ces pratiques, un journaliste scientifique de l’université d’Harvard, John Bohannon, a même volontairement proposé un article scientifique complètement faux à 304 revues en open access. « N’importe quel relecteur avec un niveau en chimie supérieur au lycée » aurait flairé l’arnaque, assure le journaliste. Pourtant, 157 revues ont accepté l’article. On peut cependant arguer que les fraudeurs et l’appât du gain n’ont pas attendu l’open science pour agir. À titre d’exemple, certaines études climatosceptiques financées par de puissants lobbies comme celui du pétrolier ExxonMobil ont mis en circulation des contre-vérités dont les dommages causés à la lutte contre le changement climatique se font déjà sentir.

 

L'article volontairement erroné soumis par John Bohannon prêtait de fausses propriétés pharmaceutiques à un lichen

L’article volontairement erroné soumis par John Bohannon prêtait de fausses propriétés pharmaceutiques à un lichen

 

Plus d’éthique, plus de notoriété

Même si le nombre de fausses revues et de dérives inquiète, l’expérience de John Bohannon a aussi montré la solidité des plus sérieuses d’entre elles, comme Public Library of Science ou Plos One, qui ont rejeté son article pour raisons éthiques en moins de deux semaines. Un large financement public des publications scientifiques, auquel appelle Jean-Claude Guédon, sociologue des sciences à l’Université de Montréal, permettrait aussi d’éviter les dérives et fraudes motivées par l’appât du gain.

Avant de devenir le télescope du XXIe siècle, l’open science doit encore faire le tri dans ses pratiques. Et aussi gagner en notoriété. Seuls 4 % des Français connaissaient l’expression « science participative » en mai 2016 d’après un sondage réalisé par Ipsos – Sopra Steria lors du Forum Science organisé par La Recherche et Le Monde. Et pourtant, lorsqu’on leur en explique le concept, plus de la moitié d’entre eux se disent prêts à y participer.

 

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