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Méfions-nous du nucléaire, mais pas trop, nous dit Hannah Arendt

Au sortir de la Seconde guerre mondiale, nombreux furent les philosophes qui s’emparèrent de la question nucléaire. Hiroshima, Nagasaki… Pour la première fois, il se passait, avec l’atome, quelque chose qui nous dépassait. Hannah Arendt a consacré une partie de la Crise de la culture (1961), à cette nouveauté radicale dans l’Histoire. Méfiante, mais rationnelle, elle conseille d’accepter la part d’inconnu qu’il recèle.

Hannah Arendt aimait penser son temps. Loin d’être une philosophe déconnectée, elle aimait prendre de la hauteur, certes, mais à partir des grands bouleversements du XXe siècle, dont elle fut d’ailleurs en partie témoin, elle qui dut fuir l’Allemagne dans les années 1930 et qui assista, en qualité de journaliste, au retentissant procès Eichmann (1961). Bien sûr, on la connaît pour ses travaux sur le Système totalitaire, mais, comme nombre d’intellectuels de son époque, Hannah Arendt était aussi fascinée par la relation entre l’homme et la technique.

Le présupposé : la différence entre les hommes et la Nature

Durant l’Antiquité, le rapport des hommes à la Nature et à l’Histoire se caractérise, nous dit-elle, par un souci d’immortalité : si la Nature possède sans effort cette caractéristique, il s’agit pour les hommes de l’acquérir en « s’immortalisant » à son tour. Si la Nature est considérée comme immortelle, c’est parce que, de manière cyclique, tout s’y réengendre à l’identique. Les êtres et les choses n’ont qu’un temps, mais les espèces durent. Quant aux hommes, ils peuvent tenter de « s’immortaliser » par des actions et des paroles assez « grandes » pour mériter d’être sauvées de l’oubli et d’être retenues par l’Histoire où elles dureront « toujours ». L’immortalité, c’est ce que la Nature possède d’emblée et ce que les mortels tentent héroïquement d’accomplir.

 

Tout devient dégradable et périssable, rien n’est « à jamais ».

 

Pour Arendt, l’époque moderne renverse la conception Antique de l’Histoire : l’immortalité quitte la nature et les hommes, tout devient dégradable et périssable, rien n’est « à jamais ». C’est la nature à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui, fragile et secrètement dévorée par le temps, susceptible d’être bouleversée par les activités humaines.

Mais Arendt va plus loin : avec les technologies modernes, l’homme prétend désormais « faire la nature » comme il « fait l’histoire ». C’est ce qu’illustre la fission de l’atome, fission par laquelle les hommes sont capables de « déclencher de nouveaux processus naturels » et de libérer des forces naturelles qui n’auraient jamais existé sans son intervention ! Introduisant l’imprévisibilité qui lui est propre dans le domaine des forces élémentaires, l’homme efface « les frontières entre les éléments naturels et l’artifice humain ». Pour la première fois de son histoire, il ne se contente plus reproduire et d’utiliser les processus naturels (comme c’était le cas avec la machine à vapeur par exemple) mais en déclenche de nouveaux, introduisant le « domaine des affaires humaines » dans celui de la nature.

L’imprévisibilité est ce qui caractérise toute activité humaine

Faut-il alors se méfier de l’énergie nucléaire comme d’une activité susceptible d’échapper à notre contrôle ? Si Arendt dénonce les dangers inhérents aux technologies, il ne semble pas qu’elle puisse compter parmi les détracteurs de l’énergie nucléaire. Cette femme a toujours été une pragmatique, se gardant bien des anathèmes à caractère idéologique ! Parce que leur usage ne peut jamais être prédit d’avance, elle relève que toute chose fabriquée déclenche déjà potentiellement des processus qui échappent à nos volontés. De même, toute « action » peut avoir des conséquences « dont l’acteur est tout à fait incapable de connaître ou de commander d’avance l’issue finale ». Bref, quoi qu’il fasse et où qu’il aille, l’homme est un être agissant qui déclenche des processus. Seule l’abolition totale de l’action pourrait mettre un terme à l’imprévisibilité, l’essence des affaires humaines étant « qu’elle ne peut être sûre de son propre avenir ».

Au total, si la fission de l’atome marque un tournant qui tend à brouiller le domaine de la nature (celui des lois intangibles) et celui de l’artifice humain (celui de l’imprévisibilité), à lire Hannah Arendt, il semble que l’énergie nucléaire ne participe finalement que du danger inhérent à toute activité humaine. C’est juste que le degré est supérieur.

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