Historique !

L’industrie minière à la conquête de l’espace

Verra-t-on bientôt une colonie minière sur la Lune ? Alléchée par la promesse de ressources extraterrestres inexploitées, l’industrie minière pourrait bien devenir le fer de lance de la conquête spatiale. Au risque de reproduire ailleurs les dérives qui existent déjà sur Terre.

«Quoi qu’en disent les journalistes ignorants ou de mauvaise foi qui voudraient y voir un sujet loufoque et hors de propos dans le contexte d’une campagne présidentielle, l’espace est pour moi le fer de lance de mon engagement politique.» Essayons donc de n’être ni ignorants ni de mauvaise foi, et envisageons sérieusement le programme de Jacques Cheminade. Souvent moqué pour son projet de conquête spatiale, le candidat trois fois malheureux à l’élection présidentielle veut «construire un village sur la Lune» pour en exploiter les ressources minières. Le satellite représente, d’après son programme, un «immense réservoir de produits intéressants (fer, titane, silicium, oxygène, de même que de l’eau)». «Tout particulièrement, ajoute-t-il, l’on y trouve de l’hélium 3, qui pourra devenir, associé au deutérium, une base pour produire de l’énergie par la fusion thermonucléaire contrôlée, à bas coût, sans pollution et en quantités pratiquement illimitées.»

 

Illustration du projet de « Village lunaire » de l’agence spatiale européenne. ESA/Foster + Partners

Ce projet n’a en fait rien d’utopique, au contraire. Les industries spatiales sont déjà sur le pied de guerre, notamment en Europe. En février 2016, Jan Wörner, le directeur général de l’Agence spatiale européenne, déclarait à l’AFP que le satellite «pourrait être un endroit intéressant» pour l’exploitation de ressources naturelles. Le Luxembourg venait alors de lancer une initiative destinée à inciter les entreprises à se lancer dans l’industrie minière extraterrestre – notamment dans les astéroïdes de la Lune. «Cela fait un moment que l’idée d’aller dans le système solaire pour réaliser des forages miniers est sur la table, a déclaré Jan Wörner. Jusqu’à présent, les coûts étaient trop élevés pour développer une activité commerciale» – mais ce ne sera bientôt plus le cas. Lui-même promeut l’idée d’un «village lunaire» multinational pour mener ces activités minières, dans les mêmes termes que Jacques Cheminade.

 

Finders-keepers, la ruée vers l’hélium 3

 

Un tel projet peut sembler paradoxal, voire dangereux, au moment où l’on commence à prendre conscience des dégâts qu’une exploitation illimitée des ressources cause à la Terre. Le Rio Doce, l’un des plus grands fleuves du Brésil, a ainsi connu une catastrophe écologique et humaine sans précédent en novembre 2015, lors de la rupture d’un barrage de rétention de déchets miniers de Samarco, une entreprise brésilienne d’exploitation du fer. Un torrent de boue contaminée s’est déversé dans le cours d’eau et sur un village proche, provoquant 17 morts humaines et l’asphyxie de la vie animale et végétale dans tout l’estuaire. Le Rio Doce est désormais surnommé le Rio Morto – littéralement, le “Fleuve Mort”. L’espace est a priori dépourvu de populations locales à spolier et de fleuves à polluer, mais les écosystèmes extraterrestres sont mal connues. L’impact d’une potentielle industrie minière sur eux semble aujourd’hui difficile à évaluer.

Et les législations qui encadrent ces programmes ne sont pas propres à nous rassurer. Le 25 novembre 2015, le président Obama a signé le projet de loi US Commercial Space Launch Competitiveness Act, rebaptisé «Space Act». Version spatiale de la politique finders-keepers, le coeur idéologique de la conquête de l’Ouest, cette loi autorise les entreprises américaines à s’emparer des ressources extraterrestres sur lesquelles elles mettraient la main sans autre forme de procès. Deux entreprises, notamment, se sont positionnés sur ce créneau : Planetary Resources, financée par les milliardaires américains Larry Page, Eric Schmidt et James Cameron, et Deep Space Industries, qui espèrent toutes deux exploiter les astéroïdes du système solaire. Ce qui soulève également la question de la compétition dans l’espace.

 

Dans le film Total Recall l’exploitation du turbidium est devenue la plus grande activité commerciale sur Mars. Total Recall (1990)

 

En évoquant dans son programme une “coopération internationale pour le développement mutuel et la paix”, Jacques Cheminade fait un voeu pieux. Lors de la conquête de l’Ouest, les Anglais se sont opposés aux Français dans les Grands Lacs, les Français aux Espagnols au Texas, les Espagnols aux Russes en Alaska. A la fin du XIXème siècle, l’Afrique a été écartelée entre les empires coloniaux Français, Britannique, Italien, Belge et Espagnol. Rien, aujourd’hui, ne permet d’indiquer que la colonisation spatiale rompra avec cette tradition.

 

Un premier pas vers la colonisation minière de la Lune dès 2017

 

Pourtant, la question semble lointaine : cela fait plus de 50 ans que la colonisation industrielle de l’espace inspire la science-fiction. On se souvient du «Total Recall», de Paul Verhoeven, qui montrait en 1990 une planète Mars colonisée et exploitée pour son sous-sol riche en turbinium, et administrée par un homme d’affaires despotique. Plus récemment, un film de SF, sobrement intitulé «Moon», a été présenté au festival de Sundance : des clones y sont envoyés sur la Lune pour y exploiter de l’hélium 3, au profit d’une société industrielle sans scrupules. Ces fictions ont leur part de caricature, et peuvent prêter à sourire. Mais la question a déjà quitté le domaine de la SF : les industries spatiales sont pressées.

La sonde chinoise Chang’e 5 doit prendre son envol depuis la base de Wenchang en décembre 2017. Le robot lunaire prélèvera deux kilos d’échantillons lunaires, qui seront ensuite rapatriés vers la Terre. Avec, là aussi, l’hélium 3 en ligne de mire. Selon le chercheur Ouyang Ziyuan, «[la Lune est] si riche en hélium 3 que cela pourrait régler les problèmes énergétiques de l’humanité pour au moins 10 000 ans». Pas si fou, Jacques Cheminade.

 

Image de couverture: extrait du film Moon (2009).

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