Historique !

L’histoire à très grande échelle

La « Big history » : une discipline récente et noble qui commence à gagner du terrain. Elle propose de regarder loin dans le rétroviseur pour replacer l’histoire des hommes dans la grande saga de l’univers et de la géologie. Mariant tous les savoirs connus avec les nouvelles technologies, les « big historiens » offrent une ambition nouvelle qui réarticule de manière neuve les échelles temporelles « macro » et « micro ».

Et si la frise chronologique de nos manuels scolaires se déroulait sur des kilomètres ? Et si, à la « gauche » de la préhistoire, il y avait des encore millions d’années à raconter ? Il y serait question de nanoparticules autant que d’hommes, de variations climatiques autant que de crises économiques, de poussières d’étoiles autant que de poudre à canon… Une vision grand angle, en somme, avec un bon pas de recul : c’est ce que promet la « Big history ». Avec elle, l’être humain n’apparaît qu’en bout de course. L’ambition des « big historiens » ? Rien de moins que de re-créditer l’univers, le souterrain, le cellulaire, au généreux casting de l’Histoire de l’humanité.

Une nouvelle frontière intellectuelle

Paradoxe : cette discipline du temps long possède elle-même une histoire brève. Elle prend ses sources dans les années 1980. Précisément à la Macquarie University, Australie, quand David Christian, spécialiste de l’URSS, se met en tête de raconter une histoire taille XXL, qui affronterait des questions qui sont autant d’abimes : en quoi les étoiles ont changé le cours de l’Histoire de la Terre ? En tant que poussière d’étoiles lui-même, comment l’Homme s’inscrit-il dans la grande aventure du cosmos ? Qu’est-ce qui rend les êtres humains « particuliers » ? Quels processus structurent le développement historique ? L’Histoire se répète-t-elle ? A t-elle un sens ? Certes, ces questions ont déjà été traitées, notamment par Hegel et les marxistes, mais elles sont ici pour la première fois abordées de façon scientifique, désidéologisée.

Face à l’ampleur de la tâche, David Christian convoque alors une dream team de scientifiques « purs ». Biologistes, environnementalistes, physiciens, mathématiciens, géologues : chacun pourra apporter son expertise afin d’appréhender l’univers. Une approche multidisciplinaire, ou plutôt transdisciplinaire, qui ose mélanger sciences « dures » et sciences « douces », ce qui fera dire au chercheur de Harvard Daniel Lord Smail que ces sciences appliquées à l’Histoire constituent une « nouvelle frontière intellectuelle ». Elles ne tarderont pas à gagner leurs premiers convaincus, dans la sphère académique comme en dehors.

Une lutte d’influence dans les disciplines historiques

Parmi eux, un informaticien américain non dépourvu de moyens : Bill Gates. L’ex PDG de Microsoft se passionne bien vite pour la « Big history » et décide de parrainer ses défricheurs. Autour du programme « Big History project », ceux-ci essaiment dans le monde entier. S’appuyant sur le livre Deep History : the architecture of past and present (University of California Press, 2012) comme un manifeste pédagogique, ils développent une vingtaine de séminaires dans les universités les plus réputées et testent leur enseignement dans quelques dizaines de lycées américains pilotes.

Objectif : faire reconnaître la légitimité scientifique de la « BH », tout en gagnant en influence dans les sphères universitaires et de la recherche.

C’est en effet en réaction à une histoire considérée comme trop « micro », voire « shallow » (superficielle) que s’affirment les « big historiens », qui cherchent à redonner de la profondeur à l’Histoire. Selon un rapport de l’American History Association, trois quarts des historiens des Etats-Unis sont spécialisés sur l’ère post-industrielle ou le XXe siècle. Une obsession des temps modernes, toujours plus politique, qui laisse dans l’ombre les origines, lointaines, de l’humanité. En interrogeant les interactions complexes entre l’homme et son milieu, la « Big History » démontre que notre évolution ne se déroule pas sur fond neutre. Elle veut tout comprendre. Loin et profond.

Collier de Néanderthal et Apple Watch

Ce faisant, la « Big History » se démarque d’une vision purement occidentale, voire européenne, de l’Histoire. Sa narration panoramique permet de redécouvrir des faits connus, mais passés sous silence par le filtre de manuels scolaires dont on n’interroge plus la pertinence. La collecte de données surprenantes nous amène à réfléchir, à relativiser notre empreinte. Ainsi David Christian rappelle-t-il qu’il y avait en Amérique quelque 90 millions d’habitants (soit deux tiers de la population mondiale de l’époque) avant le débarquement de Christophe Colomb en 1492. On s’extasie sur les mégapoles du XXe siècle ? Eh bien la Rome antique était huit fois plus densément peuplée que New York aujourd’hui !

Le concept est de piocher, jongler, saisir les mouvements de fond du temps long.

De même, un travail de recherche utilisant les dernières découvertes archéologiques met en avant la diffusion de colliers dès les années -43 000. Fabriqués à la chaîne au moyen de coquillages ou de dents de cerf, ils remplissaient un rôle social déterminant pour sceller les alliances, échanger des produits, mais aussi montrer la richesse (dans leur version en or, luxueuse). Soit un rôle de précurseur des productions industrielles, mais aussi une version paléolithique de notre monnaie, voire – comme le soulignent les chercheurs dans un article de The American historical review – l’ancêtre de nos Apple Watch, avec cette façon de se distinguer socialement en possédant le nec plus ultra de la technologie contemporaine.

Une palette d’outils

En discipline neuve, la « Big history » utilise à plein les potentialités du web et du design informatique, dans sa méthodologie de travail comme d’enseignement et de diffusion auprès du grand public. Elle n’est pas destinée à se laisser tartiner sur des volumes en papier bible : le concept est de piocher, jongler, saisir les mouvements de fond du temps long. Zooms, animations 3D, séquences cinématiques et modélisations statistiques font revivre les soubresauts de notre monde selon une pédagogie neuve faisant la part belle à la mise en réseaux des savoirs. Comme cette présentation de 18 minutes, lors du congrès TED de Long Beach de 2011 au cours de laquelle, derrière David Christian, la chronologie s’anime comme dans un film de science-fiction où l’histoire de l’univers, d’explosions en mutations, déroulerait son scénario complexe. Les « big historiens » n’innovent ainsi pas seulement dans leur façon de traiter la matière qu’ils travaillent, mais dans la façon dont ils vont en rendre compte, en s’adressant au plus grand nombre, et en particulier aux nouvelles générations. Adieu la page blanche et la frise historique. Bienvenue dans l’ère de l’entertainment éducatif et aux cours d’Histoire disponibles sur Youtube !

 

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Diagramme de l’expansion du Big Bang selon la NASA.

 

Se fondant sur des explications empiriques des mouvements de fond de l’univers, les « Big historiens » utilisent toujours les écrits et les vieilles pierres, mais aussi les variations génétiques, les changements écologiques, les structurations géologiques, du microscopique à l’infiniment grand. Comme une brigade de police scientifique, ils jouent aux enquêteurs du lointain, armés des dernières technologies disponibles. Dans leur boîte à outils : datation radiocarbone, analyses génétiques, ou encore modélisations mathématiques. Là où un historien classique utilisera récits et documents, le « big historien » sondera la roche, à la manière d’un paléontologue, pour la faire parler. Là encore, une rencontre fructueuse entre différents domaines scientifiques souvent cloisonnés.

Les héritiers d’Heraclite, Buffon, Braudel…

Déjà, au VIe siècle avant J-C, Héraclite d’Ephèse se grattait la barbe pour penser le temps long, imaginant une cosmologie faisant du feu le principe de toutes les choses. Parmi les précurseurs, le naturaliste allemand Alexander von Humbolt, le paléontolongue et philosophe Pierre Teilhard de Chardin, ou Georges-Louis de Buffon, lequel explique les évolutions de la Terre en scrutant les indices issus des sédimentations des roches. Avec chacun son paradigme, Auguste Comte, Karl Marx ou Herbert Spencer ont, à leur manière, joué avec le concept de temps long. Avant que Fernand Braudel et les « annalistes » (de l’Ecole des Annales) ne critiquent la vision « événementielle » et « court-termiste » de l’Histoire, en appelant eux aussi à une réflexion sur le temps long. En parallèle, des astronomes du XXe siècle, de brillants vulgarisateurs tels que Hubert Reeves et Erich Jantsh relient le monde aux étoiles et trouvent une place dans le Panthéon de David Christian.

David Christian découpe la chronologie de l’humanité en huit  « seuils », de la création de l’univers (-13,8 milliards d’années) jusqu’à la « révolution moderne ».

En réalité, les « big historiens » ne s’opposent pas tant à l’Histoire traditionnelle qu’ils la complètent. Là où les rats de bibliothèque passent une vie entière à étudier la vie des chevaliers-paysans de l’an mille au lac de Paladru, eux recalent les détails dans la « big picture », via un mouvement de recul digne du Chat botté. C’est à la fois leur lacune et leur ambition. Une ambition qui peut paraître démesurée au point de chercher à renouer avec les vieilles lunes de l’historiographie, quand leurs ancêtres historiens voulaient tout dire, tout savoir, tout comprendre. Oui, les « big historiens » jouent avec les échelles. Temporelles, humaines, géologiques, cosmologiques. Ils aiment brouiller les pistes. Remettre en causes les arguments « tout cuits ». L’explication de l’apparition du fer sur terre, il y a quatre millions d’années, suite à l’explosion d’une étoile, donne ainsi un autre relief à « l’âge de fer », rarement pensé d’aussi loin. De même, les « principes de Goldilocks » montrent comment les étapes de la constitution du monde correspondent chacune à une complexité associée à un équilibre, selon les critères de température (ni trop chaude ni trop froide, comme dans la version anglaise de « Boucle d’or » – « Goldilocks » en langue de Shakespeare) d’environnement énergétique, ou de présence de liquide. Des critères suivis par David Christian, lorsqu’il découpe la chronologie de l’humanité en huit  « seuils », de la création de l’univers (-13,8 milliards d’années) jusqu’à la « révolution moderne ».

Moralité : en ces temps de « présentisme », pour reprendre l’expression de l’historien français François Hartog, cela ne fait pas de mal de retrouver le goût du relativisme temporel. Le nez sur le guidon, sûrs de notre génie bien que nous soyons entrés dans l’ère de l’anthropocène, nous autres homo-sapiens devrions nous souvenir que nous n’avons pris le dessus sur les autres formes d’hominidés que vers – 25 000, date à laquelle a expiré le dernier Néanderthal. Certes nous avons triomphé par notre capacité à nous adapter à à contraindre les éléments, mais nous pourrions disparaître aussi soudainement que nous sommes apparus. Un petit coup d’œil à de la très longue Histoire devrait nous ramener à davantage d’humilité.

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