Les grands débats

Les mots (parfois trompeurs) de la nouvelle économie

"Economie collaborative", "économie du partage", "ubérisation"... désignent des modèles émergents de production, de financement et de distribution résumés sous le label de la « nouvelle économie », liée à la révolution numérique. Petit lexique de ces notions appelées à rejoindre le vocabulaire courant. Mais gare aux confusions entre des termes qui recouvrent des réalités parfois très différentes.

Coworking

C’est à San Francisco, en 2005, que le phénomène voit le jour avec la mise à disposition d’un local commun par de jeunes informaticiens. Très prisé des travailleurs indépendants confrontés à l’isolement, le coworking (espace de travail partagé) a connu un véritable « boom » planétaire en passant de 1 500 lieux en 2012 au double un an plus tard. Mais plus qu’un partage de lieu, le coworking définit en même temps un échange de savoirs et de compétences entre individus sans relation de concurrence, par opposition au modèle pyramidal des entreprises traditionnelles.

 

cc. Rocio Lara

Le crowdfunding par Rocio Lara

 

Crowdfunding

Ce « financement par la foule », au sens littéral, est aussi connu sous le nom de « financement participatif ». Il peut s’effectuer selon plusieurs modalités : par le prêt directement sollicité auprès de personnes physiques ou morales, par la prise de participation du bailleur dans l’entreprise (généralement la start-up porteuse du projet à financer), par le pré-achat du produit à venir (une option souvent retenue par de jeunes producteurs de disque) ou encore par le don. La culture du don recoupe celle du réseau dans ce dernier cas de figure, avec les plateformes de don en ligne comme KissKissBankBank et Ulule en France, ou Kickstarter aux Etats-Unis, le leader mondial.

 

Economie sociale et solidaire (ESS)

Dans son acception officielle, l’ESS qualifie un « ensemble d’initiatives économiques à finalité sociale qui participent à la construction d’une nouvelle façon de vivre et de penser l’économie. Elle place la personne humaine au centre du développement économique et social. » (2e rencontre internationale sur la Globalisation de la solidarité, Québec, octobre 2001). L’ESS émane des associations, coopératives et mutuelles. Elle consiste en la réalisation d’un bien collectif, socialement utile et né d’un besoin qui n’est pas pris en charge par le marché ou par l’Etat. Apparue à la fin des années 1970, l’ESS rompt avec la logique du profit. Génératrice d’emplois (10% de l’emploi salarié en France), elle s’est d’emblée imposée dans les secteurs de l’écologie et du service à la personne.

 

Economie collaborative

Confondue à tort avec l’économie coopérative, l’économie collaborative est une conséquence de la révolution numérique, où se noue une relation immédiate entre des offreurs et des acheteurs de biens et de services. Les sites Airbnb pour le logement et Le Bon Coin pour toutes les annonces possibles et surtout Uber Pop (cf. plus bas) en constituent les supports les plus connus. Si elle génère du lien social, l’économie collaborative n’en garde pas moins la finalité première du profit rapide. Celui du particulier vendant son bien ou son service, bien sûr, mais aussi celui de la plateforme Internet dont il dépend.

 

Economie coopérative

Le terme équivaut à l’appellation générique des nouvelles formes de production qui reposent sur des groupements de personnes et non de capital, et dont l’objectif se situe hors de la recherche du profit commercial. Dans un tel schéma, comme l’explique Hugues Sibille, président du Labo de l’Economie sociale et solidaire, « les usagers ou les salariés (ou les deux) ont le pouvoir sur l’entreprise (une personne égale une voix) et se partagent les résultats après avoir fait des réserves1 ». La notion d’ « économie coopérative » est souvent assimilée à celle d’ « économie sociale et solidaire » qui n’en constitue pourtant qu’une déclinaison, de même que l’économie du partage (cf. ci-dessous).

 

Economie du partage

Déclinaison de l’économie coopérative, l’économie du partage renvoie à la notion de pair-à-pair. A la différence de l’économie sociale et solidaire, elle ne s’appuie pas sur un groupement de salariés ou d’usagers coalisés au sein d’une structure, mais sur une communauté de co-producteurs auto-organisés. Le partage peut ici concerner des compétences ou des savoirs mais aussi des biens et des services. Ainsi, un trajet de co-voiturage mobilise à égalité le chauffeur et ses passagers2. Sans procéder comme telle de la révolution numérique, l’économie du partage lui doit une grande part de son développement.

 

Jugaad 

Mot d’origine hindi signifiant littéralement « débrouillardise » ou « bidouillage ». La notion est à la source du concept d’ « innovation frugale », développé face au tarissement des ressources naturelles ou des matières premières. Il s’agit donc d’innover tout en économisant, de faire plus avec moins. Théoricien du « jugaad », Navi Radjou cite en exemples un réfrigérateur fabriqué en Inde entièrement conçu en argile et qui ne consomme aucune électricité, ou un panneau publicitaire installé au Pérou capable de convertir l’humidité en eau potable.

 

Pair-à-Pair

Le peer to peer (P2P) définit une technologie innovante de liaison entre internautes, où l’interconnexion entre tous les membres d’un même réseau remplace la traditionnelle connexion de chacun à un serveur central. Dans ce schéma, l’usager est aussi serveur. Pris en un sens plus large, le procédé qualifie la relation d’échanges entre des acteurs de même statut (des pairs), autrement dit un nouveau modèle de coopération horizontale sur des projets précis.

 

Uber

L’ubérisation… par Uber…

 

Ubérisation

Le néologisme doit son nom à l’entreprise technologique Uber, qui porte aujourd’hui une concurrence redoutable aux compagnies de taxi en mettant directement les usagers aux contacts de chauffeurs privés (VTC). Le terme, par extension, désigne le bouleversement via le numérique d’un domaine d’activité par des acteurs qui n’en sont pas issus. Il fut, dit-on, utilisé pour la première fois par Maurice Lévy, PDG de Publicis, en décembre 2014, dans une interview au FT. Exemple type de l’économie collaborative génératrice de revenu immédiat (cf. plus haut), le modèle Uber concentre de nombreuses critiques : centralisation des données des utilisateurs par les plateformes numériques, indiscipline fiscale de sociétés prestataires opérant dans un pays tout en étant juridiquement domiciliées dans un autre, encouragement à la précarisation de l’emploi.

 

1 – Tribune publiée dans La Croix le 20 juillet 2015.

2 – Cf. l’article de Cyril Kretzschmar : http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-141529-economie-du-partage-collaborative-ou-sociale-et-solidaire-ce-nest-pas-la-meme-chose-1165443.php

 

Pour aller plus loin