Historique !

Les monts Kong, première fake news de l’Histoire

Pendant plus d’un siècle, la doxa géographique européenne a admis l’existence d’une chaîne de montagnes, les monts Kong, traversant tout le continent africain. Celle-ci n’a en fait jamais existé.

Des montagnes calcaires découpées en terrasses, traversées par les rivières de Guinée et peuplée d’une faune exotique : au XIXe siècle, la chaîne de montagnes Kong étendait sa silhouette monumentale sur le flanc occidental de l’Afrique, du Sénégal au Nigeria. Bien qu’elle soit toujours restée inexplorée, elle figurait sur les cartes anglaises et françaises, dans les ouvrages de géographies et même dans certains romans. Pourtant, les monts Kong n’existent pas. A bien des égards, ils constituent même la première fake news de l’Histoire.

Cette histoire a inspiré Jim Naughten pour son projet The Mountains of Kong, exposé à la galerie londonienne Michael Hoppen du 13 septembre au 21 octobre 2017. En créant une série d’images en stéréoscopie, du XIXe siècle parti documenter la faune et la flore des montagnes imaginaires. « Dans les montagnes de Kong, j’ai découvert des paysages extraordinaires, d’un autre monde, commente le plasticien en exergue de l’exposition, et rencontré les créatures étranges et exotiques qui peuplent cet univers parallèle. Un Shangri-La magique où règnent les animaux. Si l’œuvre se veut stimulante et amusante, elle doit aussi se lire comme un commentaire sur la mutabilité de l’Histoire et sur notre relation au passé, malléable et soumise à des évolutions constantes. »

Carte de John Cary de 1805 faisant apparaître les Mountains of Kong

 

Une croyance qui a persisté plus d’un siècle

On trouve une première mention de ces montagnes dans une carte de 1798 signée du Britannique James Rennell, et fondée sur des données géographiques de l’explorateur Mungo Park, dont il co-rédigeait les récits de voyage. Ce dernier ne mentionnait pas les monts Kong, ajoutés a posteriori par Rennell dans le voisinage du 10eme degré de latitude Nord. Longs de près de 1000km, ils étaient censés constituer la ligne de partage des eaux entre le bassin du Niger au Nord et le Golfe de Guinée au Sud. Ses successeurs reprirent l’information telle quelle, et les montagnes imaginaires firent leur apparition dans les ouvrages de géographie et sur près d’une quarantaine de cartes.

Carte de l’Afrique de l’Ouest figurant dans l’atlas Mitchell publié à Philadelphie en 1839

 

Les monts Kong sont ainsi mentionnés dans l’Africa d’Aaron Arrowsmith (1802) et la Géographie de l’abbé Gaultier (1833), qui les présentent comme l’une des « huit montagnes principales de l’Afrique », censée séparer « la Nigritie de la Guinée » et être continuée par les « monts de la Sierra-Léona, dans la Sénégambie ». En 1880, la 4e édition du Guide de conversation allemand Meyer décrit « des montagnes inexplorées, qui s’étendent au nord de la côte de Haute-Guinée sur une longueur de 800 à 1 000 km entre le 7e et le 9e de latitude nord jusqu’à la longitude 1° Ouest de Greenwich ».

 

La première des fake news

 

Il n’en faut pas plus pour que la légende prenne forme. En Europe, on évoque avec fascination des monts immenses aux sommets enneigés, renfermant des gisements d’or. La chaîne constituerait un obstacle naturel insurmontable entre le continent et la côte. La ville éponyme de Kong, bien réelle, est en réalité une plaque tournante des échanges commerciaux entre le désert septentrional, qui produit sel et tissus, et la forêt méridionale, riche en esclaves et en or.

 

Il faut attendre 1889 pour que l’officier et explorateur français Louis-Gustave Binger, de retour d’une mission de reconnaissance du cours du Niger, prouve que les monts de Kong n’existent pas – et devienne du même coup le premier fact-checker de l’Histoire. Mais ses révélations peinent à endiguer la légende : les monts figurent toujours dans le Tramplers Mittelschulatlas autrichien, publié à Vienne en 1905, et jusqu’à des index géographiques des années 1920.

Comme nos fake news contemporaines, la légende des monts Kong est née de la méprise -peut-être intentionnelle- d’une instance de l’autorité, propagée par des tiers trop confiants dans ce premier référent pour vérifier la source de l’information. Avant l’ère des télécommunications, et alors que de larges pans de la carte du monde restent inexplorés, croire en l’existence de montagnes imaginaires n’a finalement rien de farfelu.

De Binger aux fact-checkers modernes, la problématique ne semble pas avoir changé : une belle histoire, fût-elle fausse, se répand toujours plus vite qu’une vérité décevante.

 

Image de couverture: The King of Kong, Jim Naughten / Courtesy of Michael Hoppen Gallery
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