Les grands débats
Riches

Les jeunes se rêvent-ils riches ?

Quête de sens ou appât du gain ? En raccourcissant le propos du ministre Emmanuel Macron, les jeunes Français rêveraient tous de devenir milliardaires. Authentique ou non, doit-on donner quitus à ce propos lapidaire ? Ce n’est pas l’avis de Frédérick Pairault, délégué général de l’Association nationale des conseils d’enfants et de jeunes (ANACEJ).

La twittosphère est parfois cruelle. L’impétueux ministre français de l’Economie l’a (encore) appris à ses dépens. Invité du Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas en janvier 2015, Emmanuel Macron professe alors sa foi dans le High Tech hexagonal : « L’économie du Net est une économie de superstars. Il faut des jeunes français qui aient envie de devenir milliardaires. » Passée à la moulinette des Twittos, la formule de l’étoile montante du gouvernement Valls acquiert, peut-être malgré elle, le poids d’une prophétie maladroite : « Il faut que LES jeunes français aient envie de devenir milliardaires. » Mais le veulent-ils vraiment ? Ont-ils soif de dollars, ou soif d’un monde meilleur ? A moins que, comme Mark Zuckerberg, l’encore jeune PDG de Facebook, ils ne rêvent des deux : nager dans l’argent tout en changeant le monde…

 

Les années 80

Le Net ne produisant pas que des superstars, le milliard gagné peut difficilement constituer le mètre-étalon de la réussite, même quand les tycoons du numérique sont les rock stars des années 2010. Surtout en période de crise prolongée. Pour Frédérick Pairault, délégué général de l’Association nationale des conseils d’enfants et de jeunes (ANACEJ), la maxime prêtée au ministre renvoie d’ailleurs moins au futur qu’à ce passé pas si lointain où la question « Que veux-tu faire plus tard, mon grand ? » attirait cette réponse lapidaire : « Gagner du fric » : « La phrase attribuée à Emmanuel Macron est à l’image de son profil. Celui d’une certaine génération et d’un certain milieu formé à la réussite financière, assez typique des années 80. Ce discours n’est plus dominant. En tout cas, je ne l’entends jamais parmi les jeunes que je côtoie à l’ANACEJ, quel que soit leur milieu. Il ne fait pas modèle, sauf peut-être pour des médias qui servent à l’envi du “Génération Y”, du “Tanguy” et autres appellations réductrices. »

 

Engagement post-it

Contre l’idée d’une jeunesse atomisée par l’ambition individuelle, Frédérick Pairault constate, à l’inverse, une recharge de l’engagement dans des causes communes. Un engagement certes personnalisé, disparate et soumis à une exigence de résultat rapide, résumé sous la plume du sociologue Jacques Ion1 par le concept d’ « engagement post-it ». « La volonté d’engagement des jeunes ne diminue pas, au contraire, mais les formes d’engagement ont évolué, souligne Frédérick Pairault. On s’engage sur un projet bien plus que sur une idéologie ou un dessein. Les jeunes se mobiliseront bien plus contre l’aéroport Notre-Dame des Landes que pour la COP 21, alors que les deux sont liés. Le paradoxe, et nos études le montrent, c’est de voir une même proportion de jeunes interrogés – plus de 70 % – croire en l’engagement politique et à ses possibilités, et à la fois exprimer une défiance totale vis-à-vis du personnel et des institutions politiques. Un paradoxe qui s’explique aussi par les incertitudes d’une époque, où la difficulté à se projeter collectivement incite d’autant plus à l’action concrète et immédiate. » Une action dont la Toile, loin d’incarner la poule aux œufs d’or, est en passe de devenir le principal levier. Dans ce vivier d’agoras propre à concurrencer les centres de pouvoirs, des milliards de post-it pourraient bien bousculer d’ici peu les décrets, lois et portefeuilles d’actions cotées. Le milliardième, plus fort que le milliardaire, en somme. Un constat que vient corroborer la recrudescence de ce qu’on appelle le « job out » : de plus en plus de jeunes diplômés préfèrent quitter les rives de la haute finance, par exemple, pour des activités plus lucratives en termes de bien commun. Moins riches dans le portefeuille, plus riches dans la conscience. Une assez bonne nouvelle, finalement.

 

1 – Auteur de S’engager dans une société d’individus, éd. Armand Colin, 2012.

 

Ah, et : http://richkidsofinstagram.tumblr.com/ 😉

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