Les grands débats

Le silence, un luxe en voie de disparition ?

Quelle est la dernière fois où vous avez profité d’une once de silence ? Si la mémoire vous est vaine, c’est que, comme tout être humain, vous êtes soumis à des nuisances sonores du matin au soir dans l’environnement privé comme dans l’espace public. Ce capharnaüm, loin d’être anecdotique, n’est pas sans danger. Mais alors où se cache le silence ? Doit-on craindre la mort du silence dans un futur proche ?

Le silence, pierre angulaire de la santé humaine

Le silence est primordial à l’équilibre humain. Impossible de penser et d’agir si un bruit empiète sur le peu de temps de cerveau humain disponible. Pour reprendre un minimum de contrôle sur un temps qui nous échappe, le silence est indispensable mais injustement associé à l’ennui, comme le souligne Alain Corbin dans son ouvrage Histoire du silence : de la Renaissance à nos jours. Ce n’est seulement plongé dans la nuit profonde que l’humain peut enfin recharger ses batteries et ancrer ses pensées pour mieux se projeter dans le futur. A contrario en pleine journée, le bruit ambiant et les technologies modernes parasitent la tranquillité d’autrui. Environ 125 millions d’européens sont exposés à des bruits dépassant les 55 décibels (Source : Etude de 2014 de l’Agence européenne de l’environnement). Ce fort bourdonnement cause des troubles du sommeil, de l’hypertension et représente un danger pour la santé, en provoquant plus de 10 000 morts chaque année en Europe (selon cette même étude). Alors comment retrouver le silence ? Par l’exil des villes ou bien les nouvelles technologies ?

Etude de l’Agence européenne de l’environnement – 2014

Des chercheurs enquêtent sur le silence

La première solution envisagée consisterait à s’enfoncer en rase campagne, là où la nuisance sonore est moindre. Des spécialistes sont allés traquer le silence dans le monde entier. L’audio naturaliste français Marc Namblard enregistre les rares espaces sur Terre encore silencieux, et semble avoir trouvé en France dans une vallée reculée des Vosges un lieu partiellement vierge de toute cacophonie. Le bioacousticien américain Gordon Hempton enregistre lui-aussi des heures incalculables de silence. Moins enthousiaste que Marc Namblard, il n’a pu répertorier qu’une cinquantaine de zones terrestres à l’abri de toutes antropophonies (sons liés à l’activité humaine), où l’harmonie totale avec la nature silencieuse n’est possible que pendant quelques vingt minutes avant que le vacarme ne reprenne inexorablement le dessus. Après de fructueuses années de recherche, le constat est sans appel chez les deux spécialistes, le silence est bel et bien en voie de disparition.

Les technologies connectées propices à traquer le silence ?

Resteraient alors les technologies censées libérer l’Homme de tous ses tracas. Outre les casques anti-bruit et les fenêtres filtrantes, les applications pour smartphones permettent d’identifier le bruit et le silence. Noisetube affiche par exemple, une carte des lieux les plus calmes autour de la géolocalisation de l’utilisateur. L’application transforme également le téléphone portable en capteur pour récupérer des données sur la pollution sonore et ainsi affiner ses résultats.

 

Plongée en chambre anéchoïque, là où le silence est d’or

Mais là encore les technologies ne satisfont pas pleinement ce besoin de silence, en ne camouflant partiellement que le son. Il existerait en dernier recours la solution de l’enfermement dans une chambre anéchoïque, comme celle installée entre quatre murs à l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam) de Paris.

Chambre anéchoïque – © Olivier Panier des Touches, 2005

Dans cette pièce à l’insonorisation poussée, les parois recouvertes de blocs de mousses aux angles brisés empêchent les sons de rebondir. Après quelques minutes d’adaptation, les nerfs auditifs s’activent soudainement et l’humain peut entendre son propre corps jusque dans ses moindres détails. Désorienté, il finira par mettre fin à l’expérience en moins d’une heure car ce parfait silence devint trop angoissant et invite à une intériorité. Plutôt que se confronter aux méandres de sa propre psyché, on retournera s’imbiber d’un peu d’animation urbaine, et se demander si un peu de bruit et de silence ne seraient pas l’équilibre parfait pour un temps, avant d’explorer le silence total dans les galaxies lointaines.

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