Historique !

Le déchet, héros vengeur et nécessaire de la pop culture

Affreux, sales et méchants, ils sont pourtant devenus les héros de romans ou de films, de Lautréamont au XIXe siècle jusqu’au Joker de Batman : les déchets symbolisent la face cachée des hommes et remontent à la surface pour se venger. Nous venger. Petit historique gore et réjouissant d’un genre hyper populaire.

« Je suis sale ». 1869 : Lautréamont change son héros, Maldoror, en déchet humain, recouvert d’une vermine étrangement purificatrice. Victor Hugo est passé par là, avec ses Misérables, Baudelaire aussi (« Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or »). Mais Lautréamont va trop loin dans l’apologie de la saleté : ses textes ne seront jamais publiés de son vivant.

De Maldoror au Joker de Batman

Aujourd’hui, cependant, c’est comme si on l’avait apprivoisée, cette « crasse ». Maldoror est devenu un héros de comics (le Joker, mutilé aux produits chimiques) ou de littérature jeunesse : dans son recueil de nouvelles La triste fin du petit enfant huître (1997), de Tim Burton, Roy the Toxic Boy ne peut respirer que du gaz, et meurt au milieu d’un jardin.

D’innombrables autres héros passés par la case « immondices » : les rats de Ratatouille (2007), bien sûr, mais aussi les jouets de Toy Story 3 (2010), dont la mythique séquence finale, dans une décharge, les voit redécouvrir leur condition d’objets jetables, qui est un peu la nôtre, ou enfin Wall-E (2008), abandonné sur une planète Terre qu’il doit nettoyer à lui seul – et quand il part pour l’espace, c’est à travers l’anneau de satellites en rade qui l’encercle.

L’apparition de la saleté est l’une des caractéristiques de la révolution Star Wars, en 1977. Avant, la science-fiction est un genre clean – pas un grain de poussière dans 2001 : Odyssée de l’espace, vous pouvez chercher. George Lucas, lui, balance tout de go ses androïdes à la casse et plonge ses héros dans la fosse septique de l’Etoile Noire. Dans L’Empire Contre-Attaque, rebelote : c’est en se confondant avec les rebuts d’un star destroyer que le Faucon Millenium échappe à la vigilance de l’Empire. La banalisation des déchets en SF aboutit à l’aéroport-décharge du Cinquième Elément, où une hôtesse s’excuse poliment pour le « bordel », comme s’il n’était qu’un « léger désagrément ».

Trash

Toxic Avenger

Aujourd’hui, les héros font plus que transiter par les égouts : ils en surgissent. Eté 2014, nouvelle adaptation ciné des Tortues Ninja, mutants dont la particularité est de vivre dans les entrailles de la ville et d’y avoir été formés par un rat. Le déchet, dans la culture pop, est un outil de création. Radioactif, il produit Godzilla. Chimique, il donne l’improbable série Z The Toxic Avenger (1985), à mi-chemin entre du Charles Bronson et Elephant Man, ou la créature de The Host (2006), salamandre géante, résultat de la pollution d’une rivière coréenne par les Américains. Enfin, The Bay (2012), de Barry Levinson, voit une station balnéaire envahie de cloportes aquatiques rendus voraces par les déjections d’un élevage industriel de poules. La station balnéaire est d’ailleurs cet endroit propre que l’on retrouve souillé dans Silent Hill (2006), qui n’a rien à envier à l’immense production de jeux où il s’agit de tuer des zombies, souvent les résultats de quelque négligence sanitaire.

 

« Portrait d’une jeunesse qui s’épanche dans la crasse, décomplexée, semblable aux héros jaillis de la saleté »

 

Cela n’empêche pas les monstres créés par la saleté de finir, en une sorte de retournement philosophique, par œuvrer à la salubrité publique. L’underworld crasseux, quand il ne produit pas de héros, est le refuge des artistes et des marginaux dans Demolition Man (1993), Blade Runner (1982) ou, pour en revenir à Tim Burton, dans Batman Le Défi (1992), qui voit Le Pingouin jaillir des profondeur de Gotham City. Dans l’un des épisodes d’Ulysse 31, Ulysse rencontre Sisyphe : son rocher est constitué de métaux usés qu’il doit envoyer au fond d’un puits, qui les recrache toujours.

Vieux souvenir : les Grecs sont d’ailleurs les premiers à avoir inclus, dans leurs mythes, le problème du traitement des déchets. Tout commence en Crête, où le Roi Minos, plutôt que de tuer le Minotaure, choisit de l’enfermer, dans un lieu proche de l’enfer : un labyrinthe ! Un peu comme on mettrait la poussière sous le tapis !

wasteland

Le déchet se fait ainsi challenge, œuvre d’art. Wasteland (2012), de Lucy Walker, raconte comment un artiste contemporain transcende la plus grande décharge de Rio sous forme de tableaux reconstitués à partir des détritus – cela donne le Marat de David, paradoxe du déchet propre, du déchet beau, cadavre dans une baignoire. De l’esthétique à la libido, il n’y a qu’un pas, franchi par Harmony Korine, dont les Trash Humpers (2009) baisent des poubelles, tandis que ses Spring Breakers (2013) transforment en décharge l’univers sensuel du spring break. Portrait d’une jeunesse qui s’épanche dans la crasse, décomplexée, semblable aux héros jaillis de la saleté qui ont bercé son enfance.

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