Les grands débats
Google_self_driving_car_at_the_Googleplex

La société automobile est derrière nous

L'arrivée des voitures autonomes, totalement automatisées et ne nécessitant plus l'intervention d'un conducteur, annonce un big bang dans notre façon de nous déplacer. Moins d'accidents, moins de véhicules sur les routes, plus de complémentarité avec les autres moyens de transport et la fin même de la voiture individuelle.

L’annonce n’est pas passée inaperçue, même en pleine période estivale. Uber, la désormais célèbre compagnie de chauffeurs privés, a ainsi annoncé la mise en service d’une flotte de véhicules autonomes, dans la ville de Pittsburgh, aux Etats-Unis. Travis Kalanick, le pdg de l’entreprise, lancée en 2011, l’a toujours affirmé : le futur d’Uber passe par la voiture sans chauffeur. Dès aujourd’hui, les habitants de Pittsburgh pourront donc embarquer dans des Volvo customisées, largement autonomes. « Largement », car pour l’heure, un conducteur est encore assis derrière le volant, au cas où, pouvant à chaque instant reprendre le contrôle du véhicule.

 

self-drinving car Mercedes-Benz

 

La voiture autonome est déjà là

Ce test grandeur nature d’Uber s’inscrit dans une succession effrénée d’innovations et d’annonces. « Nous sommes dans une période de frénésie totale, souligne Laurent Meillaud, journaliste automobile. Cela s’explique par le fait que la technologie est aujourd’hui arrivée à maturité. On sait que cela fonctionne et on sait qu’il s’agit là de l’avenir, sans aucun doute ». En août 2013, Mercedes fut le premier constructeur automobile à réaliser un trajet à la fois en ville et sur autoroute avec une voiture 100% automatisée. Une Classe S est ainsi partie de Mannheim pour atteindre, au bout de 3 heures et après plus de 100 kilomètres, la ville de Pforzheim, dans le Sud de l’Allemagne. Les Google Cars ont elles déjà parcouru des millions de kilomètres sur les routes américaines. Elon Musk, patron de Tesla, a lui expliqué que ses modèles étaient déjà capables de conduire seuls 90% du temps. D’après lui, d’ici 2018, les propriétaires d’une Tesla seront même en mesure de «  convoquer  » leur véhicule alors que celui-ci est à l’autre bout de la ville.

 

Un outil de récupération de données

On distingue fréquemment cinq niveaux d’autonomie des véhicules, le niveau zéro correspondant à l’absence totale d’automatisation et le niveau 4 à une conduite autonome complète. « Aujourd’hui, nous disposons déjà de modèles qui conduisent tout seuls dans les bouchons et sur les autoroutes, d’assistance au stationnement et au dépassement. Les voitures vont pouvoir bientôt gérer des situations très très complexes, avant de devenir rapidement totalement autonomes » précise Laurent Meillaud. « En 2035, les voitures sans conducteur représenteront 9 % de la flotte mondiale. Et presque 100 % en 2050 », prédit lui Egil Juliussen, directeur de recherche au sein du cabinet IHS Automotive, interrogé par le quotidien Le Monde. Constructeurs auto comme géants du web sont sur les rangs. « On parle souvent de Google ou d’Apple mais ils n’ont rien inventé. Cela fait 40 ans que l’on travaille sur la voiture autonome, tient à rappeler Laurent Meillaud. Mon premier congrès sur le transport intelligent remonte à 1994, à Paris. Pour être franc, Apple et les voitures autonomes je n’y crois pas, pas plus que Google d’ailleurs. Je pense que leur but est surtout de vendre du software et de récupérer ainsi encore plus de données ». Pourtant, c’est bien et bel la rencontre entre les progrès dans l’assistance à la conduite, réalisés essentiellement par l’industrie automobile « classique », et le Big Data, qui rend aujourd’hui possible la voiture autonome. « L’aspect logiciel est un élément primordial pour assurer la fiabilité des véhicules, souligne Egil Juliussen. Sur ce point, les sociétés high-tech disposent d’une expertise que ne possèdent pas les constructeurs automobiles. »

 

Pollution_urbaine_et_manque_de_civisme_(Palerme)_(6895263454)

 

Diviser par 15 le nombre de voitures stationnées

Ce qui est en germe, avec la massification des véhicules autonomes, ce n’est rien de moins qu’une reconfiguration complète, une refonte, de nos rapports à la mobilité et, a fortiori, à la voiture individuelle, parangon du 20e siècle écoulé. Aujourd’hui, les voitures dites personnelles ne sont utilisées en moyenne que 4% du temps sur l’année. « Selon une étude de l’International Transportation Forum, en équipant Lisbonne à 100% de robots taxis, on diviserait par 15 le nombre de voitures stationnées, ajoute Laurent Meillaud. Imaginez l’espace ainsi rendu à la ville et aux citadins. Les voitures autonomes seront forcément partagées. En plus, si ces véhicules sont électriques, alors on réussira à supprimer une bonne partie de la pollution. Enfin, cela permet de diviser par deux le coût de la mobilité, et donc d’éliminer des subventions, notamment sur les transports publics ». Pour le journaliste, nous allons passer à la « voiture à la demande ». Ces véhicules viendront compléter les offres de transport collectif, dans une logique de rationalisation des déplacements. « Villes intelligentes, voitures autonomes, co-voiturage, transports en commun, places de parking connectées, uberisation… tels sont les maîtres-mots, lance Alain Bensoussan, avocat spécialiste du numérique. La voiture, telle que nous la connaissons va s’insérer dans un monde connecté et littéralement changer de nature, de fonction. Son avenir c’est l’entertainment. On peut imaginer prendre une voiture de co-working pour effectuer un trajet, ou bien une voiture salle de cinéma. Ce pourrait être « Sony powered by Renault » dans un futur proche ».

 

Une restructuration fondamentale de notre économie

L’arrivée des véhicules autonomes va générer un bouleversement à grande échelle, un séisme, rappelle Zack Kanter, journaliste américain spécialiste des nouvelles technologies. « Ils vont créer un nombre sans précédent de pertes d’emplois et une restructuration fondamentale de notre économie, réglant une part importante de nos problèmes d’environnement, empêchant des dizaines de milliers de morts par an, épargnant des millions d’heures en augmentant la productivité et en créant de nouvelles industries que nous ne pouvons même pas imaginer aujourd’hui ».

Si pour les constructeurs et les entreprises du web, la route semble toute tracée, les questions de société et enjeux collectifs, pour le dire ainsi, ne manquent pas. Que penser de la place prépondérante des acteurs privés dans ce nouveau panorama ? De celui des pouvoirs publics ? Que penser encore de l’immanquable question de la confidentialité des données et de leur utilisation ? Pour Laurent Meillaud, nul doute que les gouvernements vont soutenir l’essor des véhicules autonomes, encouragés notamment par ses bénéfices en termes de sécurité.

Signe avant-coureur peut-être, fin août, la mairie de Lyon a inauguré les premières navettes sans chauffeur, conçues par la start-up française Navya, pour son nouveau quartier Confluence.

 

Pour aller plus loin