Les grands débats

La librairie a-t-elle un avenir ?

Avec le développement de la vente en ligne et la dématérialisation du livre, les librairies vivent une mutation sans précédent et ont du souci à se faire. Mais elles peuvent encore s’en sortir. À condition d’innover !

Le 14 juin 2015, la librairie La Hune, haut lieu des rendez-vous culturels et littéraires de Saint-Germain-des-Prés à Paris, fermait ses portes. En cause ? Le manque de rentabilité. Interrogé par l’AFP au moment des événements, Olivier Place, directeur des Librairies Flammarion, dévoilait que le chiffre d’affaires du commerce avait chuté de 35% depuis 2009. Impressionnant.

Et encore, ce cas exemplaire n’est que la partie émergée de l’iceberg. Dans une étude de février 2014, le cabinet Xerfi soulignait que le recul des ventes de livres papier (- 1 % par an d’ici à 2017, selon eux) et l’essor du marché du livre numérique (+ 20 % par an) allait recomposer le paysage de la distribution : « Même si les librairies au sens large constituent toujours le principal canal de vente de livres en France, leur part de marché s’effrite chaque année un peu plus au profit des autres circuits de distribution, au premier rang desquels les pure players de la vente en ligne. » Ce n’est pas tant que les gens ne liront plus, mais qu’il y a peu de chance qu’ils se souviennent un jour de ces endroits bizarres où il faisait bon flâner entre les rayons de BD ou de polars.

 

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L’avenir de la librairie

Morte et enterrée, la librairie ? Comme les petits disquaires de quartier ? Pas sûr… Pour Alexis Botaya, détecteur d’innovations dans le cabinet de tendance SoonSoonSonn, « même si se développeront des librairies numériques et digitales comme Youboox qui propose, via un abonnement, de payer pour un catalogue et non plus pour un livre », la guerre des pixels contre le papier n’est pas encore gagnée. En effet, si ces nouveaux modèles remettent en question la librairie classique, rien n’est encore joué : « Quand on voit qu’Amazon ouvre des librairies un peu partout dans le monde, nuance Alexis Botaya, je ne suis vraiment pas sûr que les librairies disparaissent dans le futur ». D’après le Wall Street Journal, le géant américain du e-commerce aurait en effet l’ambition d’ouvrir 300 à 400 librairies physiques aux Etats-Unis après avoir ouvert sa première librairie physique en novembre 2015 à Seattle. Joli retournement de situation.

 

Un modèle à réinventer

Si la concurrence des grandes surface et d’Internet est rude, les librairies n’ont peut être pas dit leur dernier mot. Comme le souligne Vincent Chabault, auteur de Vers la fin des librairies ?, à l’avenir il s’agira certainement pour elles de repenser leur offre car « à quoi bon se rendre à la Fnac si vous n’y trouvez rien d’autre que la transaction marchande que vous offre Internet ? ». Optimiste, Alexandra Jubé, responsable insight et digital dans le bureau de tendances Nelly Rodi, relève qu’ « en voyant certaines librairies se transformer en espace de vie plutôt qu’en espace de consommation où certains jeunes vont passer des soirées, on se dit qu’elles ne sont pas forcément sur le point de disparaître mais qu’elles ont à se réinventer ». Pour cette professionnelle de la prospective, « à l’image de la littérature du futur qui s’écrira de manière communautaire et évolutive, comme cela existe sur le site Wattpad, la librairie du futur contiendra peut-être des livres en train de s’écrire en flux tendu qui évolueront en fonction des lecteurs ».

 

C’est exactement ce qui est en train de se passer au cœur du Paris littéraire et intello avec la tentative des éditions PUF (Presses Universitaires de France). Celles-ci vont en effet installer leur grosse imprimante à bouquins Espresso Book Machine, capable d’imprimer 220 pages en 7 minutes, rue Monsieur le Prince. Cela concernera pour l’heure 400 titres issus du catalogue Que sais-je ? En attendant les 3 millions de titres issus du patrimoine mondial de la littérature, et pour un prix qui, dit-on chez PUF, ne cessera de baisser. Opération win-win pour les lecteurs et les éditeurs : du livre en flux, sans stock, et un simple bouton « print » pour repartir comblé.

 

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Cette Espresso Book Machine, si elle n’a pas encore démontré qu’elle irait au-delà de la simple jolie histoire pour journalistes, interpelle néanmoins sur ce que pourrait être une redéfinition radicale du rôle de la librairie. C’est-à-dire un lieu de vie où les lecteurs se sentiraient comme à la maison, débattraient encore plus qu’aujourd’hui avec les auteurs, siroteraient un café en participant à des cercles de lecture, où les enfants seraient les bienvenus dans des espaces dédiés… Finalement, la librairie n’échappe pas à la révolution du « retail », où le « parcours client » et « l’expérience utilisateur » sont les deux mamelles d’une monétisation réussie. Dans ces nouveaux espaces, la technologie aura sa place, mais pas comme solution miracle, plutôt comme une partie d’un tout où la littérature au sens large serait valorisée.

 

N’oublions jamais que l’écrit (et donc le lire) appartiennent, sans vouloir être trop lyrique, au patrimoine mondial de l’humanité

 

Le « libraire de quartier » est aimé par le public. Pour preuve, chaque semaine dans La Grande Librairie, François Busnel part à la rencontre d’un libraire.  Son souci est la gestion des stocks et sa capacité à livrer le client vite. Car là où Amazon « disrupte » le marché par une livraison express dans des délais record, la petite enseigne peine à suivre. De ce point de vue, le rapport Lemoine sur la transformation numérique de la France, remis en 2014 au gouvernement, prône la « mutualisation des stocks » et « la mise en réseau des libraires, en même temps qu’une évolution des libraires vers un métier de prescripteurs de support et de livre numériques, et l’expérimentation de solutions printlab d’impression des livres in situ ».

 

Pour finir, n’oublions jamais que l’écrit (et donc le lire) appartiennent, sans vouloir être trop lyrique, au patrimoine mondial de l’humanité. Il n’y a pas de meilleures librairies que celles, informelles, des individus qui se prêtent des bouquins, se les offrent, ou les mettent carrément à disposition d’inconnus via des systèmes informels de (re)distribution (boîtes à lettres publiques, tiers lieux..). Et ajoutons, à l’heure du soi-disant « tout numérique », qu’on n’a jamais autant écrit, en ligne, et donc jamais autant partagé le savoir et la création.

Ce sont toutes ces nouvelles pratiques que le libraire du futur devra comprendre et embrasser.

 

À lire :

http://www.bbc.com/news/entertainment-arts-24203287

La librairie du futur dans le Rapport Lemoine :

http://www.economie.gouv.fr/files/files/PDF/rapport_TNEF.pdf (p. 114 et 201)

Le projet Mangroov, le livre comme « commun » et la librairie open source :

http://lalibrairieestmortevivela.blogspot.fr/2014/09/pour-une-economie-du-livre-circulaire.html

http://lalibrairieestmortevivela.blogspot.fr/2014/11/la-librairie-peut-elle-etre-open-source.html

http://encommuns.org/#/p/2797

Pour aller plus loin