Les grands débats

Héritages, nouvelle lutte des classes ?

Alors que la population française vieillit que l’on hérite de plus en plus tard, la part du patrimoine dans le revenu des ménages n’a jamais été aussi élevée. La tendance appelle une révolution fiscale qui commence tout juste à trouver écho dans le débat public.

« Enrichissez-vous ! ». L’injonction du ministre François Guizot sous la Monarchie de Juillet devrait aujourd’hui se compléter comme suit : « Ou bien attendez patiemment la soixantaine pour toucher un héritage et le faire fructifier ». Le patrimoine s’accumule et la population vieillit. Derrière cette double dynamique appelée à se poursuivre, apparaît le risque de voir surgir une société coupée en deux. D’un côté, des aînés vivant confortablement de leurs rentes. De l’autre, des cadets et benjamins survivant de leurs revenus du travail sous une croissance atone. L’année 2050 sera-t-elle celle du point de non-retour ? Ou plutôt du retour à une lutte des classes à la fois économique et générationnelle ?

La parti du patrimoine dans le revenu des ménages en hausse

La cadence d’accroissement du patrimoine impressionne. Selon France Stratégie, le volume des transmissions est passé en France de 60 milliards d’euros en 1980 à 250 milliards d’euros en 2015, pour représenter 19 % du revenu des ménages contre 8 % trente-cinq ans plus tôt. À ce rythme, elles compteront pour 25 à 30 % de ce même revenu à dès la seconde moitié du siècle. En parallèle, la population vieillit, et cette transmission intervient donc de plus en plus tard.

Comme le souligne France Stratégie dans sa récente étude Comment réformer les fiscalités sur les successions ?,  « En 1986, le patrimoine net médian des plus de 70 ans représentait le tiers de celui des 50-59 ans ; il est aujourd’hui à un niveau comparable. À l’inverse, le patrimoine net médian des moins de 40 ans a fondu de moitié par rapport à celui des 50-59 ans ». L’étude table sur une augmentation d’environ dix ans de l’âge auquel on hérite d’ici à 2050. Et, dans cette foulée, sur une explosion des transmissions liés aux décès des baby-boomers de l’après-guerre, une génération gâtée par la croissance des Trente Glorieuses. Or, à cette inégalité entre tranches d’âge se superpose un autre clivage, entre les détenteurs d’un patrimoine et les autres.

 

Tous les français n'hériteront pas d'un patrimoine immobilier.

Tous les français n’hériteront pas d’un patrimoine immobilier

 

L’héritier avant le légataire

Une société à non pas deux mais trois vitesses. C’est ce qu’on obtient si l’on prend en compte les seniors qui profitent d’un patrimoine important, les enfants de ces seniors qui en jouiront mais devront attendre, et enfin les moins lotis au patrimoine faible voire quasi nul. « La France, après le Japon et l’Italie, est le pays occidental où la valeur du patrimoine par rapport à celle des revenus du travail a augmenté le plus vite » rappelle Clément Dherbécourt, auteur de l’étude de France Stratégie, « les 60-70 ans sont désormais les plus riches ». Face à ce constat, l’économiste considère qu’encourager « l’accès des plus jeunes au patrimoine est le correctif le plus important. La fiscalité sur l’héritage perçu tout au long de la vie et non plus au décès, constitue une piste sérieuse mais elle prendra du temps. »

Dans l’immédiat, Clément Dherbécourt recommande « une exonération au bénéfice de celui qui reçoit et non celui qui donne ». Une petite révolution tout de même, car elle renforcerait la position de l’héritier par rapport au légataire, pour l’instant seul maître du jeu. Un effort suffisant pour redistribuer une manne patrimoniale inégalement répartie ? La réforme fiscale pourrait prendre d’autres chemins. « Il s’agit de promouvoir un système lisible et d’inciter les gens qui en ont les moyens à donner », tempère-t-il. « Il faut maintenir un peu de fiscalité sur les successions, quitte à exonérer les donations. »

Les héritages dans l’hémicycle

 

Lors des primaires du Parti Socialiste, seul Vincent Peillon abordait en détail la question de l'héritage dans son programme

Lors des primaires du Parti Socialiste, seul Vincent Peillon abordait en détail la question de l’héritage dans son programme

 

Le défi engagé par la « patrimonialisation » de l’économie trouvera-t-il l’écho attendu dans la campagne présidentielle en cours ? Clément Dherbécourt constate avec satisfaction que « la prise de conscience existe ». « Le débat public est là, et bien plus qu’en 2012, même s’il ne s’est pas complètement matérialisé dans les programmes des candidats. » Une proposition de taxation sur l’héritage tout au long de la vie a été portée un temps par Vincent Peillon, candidat à la primaire de gauche. A droite, les exonérations sur les droits de succession ont à nouveau le vent en poupe.

« Dans une société où le patrimoine prend de plus en plus d’importance, les inégalités qui lui sont associées réactivent les oppositions politiques », note l’auteur. « Mais autant l’aspect économique du problème mobilise le clivage gauche/droite, autant celui-ci joue moins sur l’enjeu générationnel. » ; pourtant crucial si l’on admet que gouverner, c’est aussi prévoir à plus long terme.

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