Les grands débats

Haro sur les leaders !

Des printemps arabes à la Nuit Debout, en passant par les indignés espagnols ou le mouvement Occupy, les mobilisations sociales de ces dernières années refusent de présenter un chef ou une hiérarchie, et s'organisent horizontalement. Mais un mouvement sans leader peut-il durer et réussir ? La démocratie directe est-elle réalisable ?

À la commission « média » de la Nuit Debout, à Paris, tout le monde s’appelle « Camille ». Il ne s’agit pas là d’un coup du sort mais d’une volonté affirmée de ne pas personnifier la communication du mouvement, et de placer tout le monde sur un pied d’égalité. Officiellement, il n’y a donc pas de chef, seulement une joyeuse troupe de Camille(s). Lors de l’occupation de la Puerta del Sol à Madrid, en 2011, le mouvement indigné avait lui décidé d’instituer un porte-parole tournant. Ainsi, chaque semaine, une nouvelle tête prenait la parole et affrontait les caméras. Depuis quelques années, les mouvements sociaux – on pourrait également évoquer les printemps arabes ou les mobilisations étudiantes à Hong-Kong – rejettent fermement l’idée de se doter d’un leader, d’un chef et plus largement de toute hiérarchie. Cette volonté témoigne d’un rejet de la figure du « politique », du « chef », omnipotent, qui oublie de consulter ses citoyens et de prendre en compte leurs attentes, et fait écho finalement à un rejet de la démocratie représentative telle qu’elle fonctionne depuis des décennies, quand il ne s’agit pas de dictatures pures et simples comme dans le cas des révolutions arabes. Le refus d’un leader entend aussi protéger ces mouvements de tout risque de corruption, dans un contexte où la défiance envers le personnel politique n’a jamais été aussi haute.

 

Ni Dieu ni maître, mais un peu quand même

Ce rejet de tout chef est aussi l’expression d’un désir politique. On rejette le chef mas on arbore une « étiquette » collective. Indignés ou nuit-deboutistes. On privilégie le collectif. On revendique aussi une volonté de participation et on entend changer la démocratie représentative. Ainsi, place de la République ou Puerta del Sol, a-t-on entendu allègrement parler de démocratie directe. Cette idée est proche de celle de l’autogestion. Réunion en assemblée, débat sur la place publique, tirage au sort des mandats, vote à la majorité, au consensus ou à l’unanimité… tels sont les contours de la démocratie directe. Le concept n’est évidemment pas neuf et a son histoire. Ainsi, évoque-t-on immanquablement l’exemple de la démocratie athénienne, de son agora et de ses débats. La révolution française, la Commune de Paris ou bien mai 68, portèrent elles également l’idée du refus d’un chef. Mais force est de constater que de Périclès à Daniel Cohn-Bendit, en passant par Louise Michel ou Robespierre, des figures n’ont finalement pas manqué d’émerger et de s’imposer. On peut même aujourd’hui rajouter celle de Pablo Iglesias en Espagne, concernant le mouvement indigné, ou évoquer François Ruffin et Frédéric Lordon pour la Nuit Debout. Les mouvements sociaux, par nature, changent. Et ils ont une fâcheuse tendance à se verticaliser. Il serait cependant caricatural de réduire le mouvement indigné au parti Podemos, tant il a essaimé l’ensemble de la société espagnole et a fait germé des envies – sous des formes diverses – de s’engager. Mai 68 n’est pas plus réductible à « Dany le rouge ».

 

La_Chienlit_c'est_lui_!

 

Démocratie liquide

Reste que l’exercice de la démocratie directe, si elle s’accommode des réunions sur les places publiques et des petits comités, demeure une gageure à l’échelle d’un pays, d’un peuple. Pour certains, la grande différence, par rapport aux expériences antérieures, pourrait résider aujourd’hui dans les outils dont nous disposons, pour le dire vite au numérique et au net. Pouvoir être présent à distance, s’exprimer et voter en ligne. Inclure un maximum de personnes dans ce processus. La liste citoyenne « Ahora Madrid » (« Madrid maintenant »), convergence de mouvements associatifs et de partis tel Podemos, qui s’est emparée de la mairie de Madrid, tente ainsi de mobiliser les madrilènes via une plateforme de participation, afin que chacun puisse donner son avis sur les changements à venir dans la ville. Là pourrait résider donc un salut, ou du moins, un vecteur de changement en direction de davantage de participation et d’horizontalité. À Madrid, mais aussi à Paris, au Brésil (la première expérience a eu lieu en 1989 à Porto Alegre) ou même en Chine, on promeut également des budgets participatifs dans les mairies. À savoir, des enveloppes dédiées à des projets émanant des citoyens. L’Islande, elle, certes un petit pays, a réussi à élaborer une constitution participative, en ayant recours à Internet et aux contributions de ses citoyens. Mais l’idée qui fait peut-être le plus florès aujourd’hui, notamment dans les mouvements indignés ou à la Nuit Debout, ou chez le Parti Pirate, est sans doute celle de « démocratie liquide ». À mi-chemin entre la démocratie directe et la démocratie représentative, elle permettrait aux citoyens – selon leurs choix – de voter directement pour certains sujets ou de déléguer leur vote pour d’autres. Cette délégation, à des experts, peut être ponctuelle, de plus longue durée, et peut être rompue à tout moment par les citoyens. Pas de tête qui dépasse, simplement des délégués mobilisés sur des questions précises. Cette démocratie liquide, rendue possible par une batterie de logiciels et de plateformes en ligne la rendant simple, doit garantir davantage de participation citoyenne tout en ménageant une place pour l’expertise de spécialistes. Du reste, nécessite-t-elle, comme l’implication dans une plateforme de participation, un certain savoir-faire en matière de numérique et de l’assiduité. Certains évoquent enfin l’idée de « démocratie délibérative », où le débat public, la délibération, devient garant de respect de la volonté du peuple, ou pensent des modèles hybrides. Liquider la démocratie représentative, ou la rendre plus liquide, voilà en tout cas le point commun des mouvements sociaux de ce début de XXIe siècle, n’en déplaise aux leaders d’hier.

 

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