Les grands débats

Faut-il instituer un ministère du Futur ?

Contrainte au temps court par la crise et les échéances électorales, la décision politique semble déconnectée de la formule selon laquelle « gouverner, c’est prévoir ». La Suède, suivie de la Corée du Sud, s’est dotée en 2014 d’un ministère du Futur, dédié à l’évaluation sur le long terme des politiques publiques à l’aune de défis clés, entre autres la transition écologique et la révolution numérique. En France, la réflexion et l’action prospectives relèvent de ces « bras armés » de l’État que sont France Stratégie (ex-Commissariat général du Plan, rattaché au Premier ministre) et la bicentenaire Caisse des Dépôts. Faut-il suivre l’exemple suédois ? Éléments de réponse avec Jean Pisani-Ferry, commissaire général de France Stratégie.

Dans quelle mesure l’exemple suédois d’un ministère du Futur peut-il inspirer une institution telle que France Stratégie ?

Jean Pisani-Ferry : L’un des intérêts de la démarche suédoise est de donner une visibilité politique et un écho médiatique à la question de l’avenir, compris comme un enjeu d’intérêt général. C’est une bonne idée de donner un contrepoids au souci du court-terme et aux intérêts particuliers, qui trouvent toujours les moyens de se faire entendre.

Mais la France n’a pas attendu la Suède et la création, dès 1946, du Commissariat du Plan, témoigne d’une volonté analogue d’organiser, au niveau national et auprès de l’exécutif, la préparation de l’avenir.

Certes, le monde a changé depuis 1946. Après la Seconde Guerre mondiale, nous manquions de charbon et devions décider des secteurs qui bénéficieraient en priorité de cette ressource rare. En 2015, Paris a accueilli la COP21 qui, pour le salut de la planète, a demandé aux États, notamment aux plus développés, de réduire leur consommation de produits carbonés. C’est pour cela que les méthodes ont changé : nous ne dressons plus un plan pour organiser la production dans les cinq années qui viennent. Désormais à France Stratégie nous observons les tendances qui nous permettent d’imaginer dans quel environnement notre pays évoluera, à l’horizon de dix ans.

 

Jean Pisani-Ferry par Claude Truong-Ngoc

Jean Pisani-Ferry par Claude Truong-Ngoc

 

L’avenir, combien de divisions ?

 

France Stratégie ou la Caisse des Dépôts représentent en France ces « bras armés » de l’État en termes d’investissement et de développement sur le long terme. Leur conversion en ministère de l’Avenir changerait-elle la donne ? 

Je ne suis pas convaincu que cela changerait fondamentalement les choses. Ce qui serait inquiétant, c’est qu’aucun acteur ne soit en situation de penser l’avenir. Pour les administrations et les responsables politiques, il est structurellement inévitable qu’ils soient conduits à prendre en charge les urgences et à gérer l’existant – on attend d’eux qu’ils le fassent et on serait légitime à le leur reprocher s’ils ne le faisaient pas. Il faut donc que d’autres acteurs soient investis de cette mission de préparation de l’avenir, et donc dégagés de la responsabilité du présent immédiat. Ensuite, qu’il s’agisse d’un ministère, d’une agence ou d’un commissariat, c’est secondaire.

Ce qui est crucial, c’est que ceux qui ont cette responsabilité de l’anticipation et de la prospective soient suffisamment éloquents pour être entendus, non seulement par le pouvoir politique – exécutif et législatif – mais aussi par les citoyens. Pour cela il faut trouver la bonne distance à l’égard de ceux qui, à une période donnée, détiennent le pouvoir, et c’est ce que nous essayons de faire à France Stratégie.

Jean Monnet, premier commissaire au Plan, de 1946 à 1952, disait « tant que j’aurai de la salive, je pourrai planifier ». Ce qu’il voulait dire, c’est que les moyens dont nous disposons résident avant tout dans la persuasion. L’avenir, combien de divisions ? L’intérêt de l’avenir et des générations qui viennent n’est pas représenté par des forces politiques structurées en tant que telles. C’est pourquoi il faut sans relâche s’en faire l’avocat et espérer convaincre les uns et les autres.

 

Le spectre d’un Trump

 

Une institution comme la vôtre ne souffre-t-elle pas de la « sectorisation » de l’action en matière d’innovation et de développement (numérique, infrastructures, territoires, etc.) au détriment d’une vision plus globale de modèles de société à inventer ? 

L’action publique et l’administration sont aujourd’hui très voire trop cloisonnées, mais tout le monde identifie les failles de ce fonctionnement « en silos » et aspire à le dépasser. C’est en recherchant cette vision globale des enjeux essentiels pour le développement de notre pays que les différents acteurs viennent nous voir, à France Stratégie, et participent à nos travaux. Nous sommes un carrefour où se croisent plusieurs expertises, plusieurs disciplines, plusieurs approches des mêmes questions et c’est aussi ce qui fait notre singularité.

C’est ce qui nous permet, par exemple, lorsque nous sommes chargés de préfigurer ce que sera le compte personnel d’activité, la protection des actifs pour le XXIe siècle, de travailler non seulement avec l’ensemble des administrations concernées, avec les partenaires sociaux, mais aussi avec tous ceux qui avancent des idées sur la question et même des développeurs d’applis numériques susceptibles d’inventer des solutions originales pour résoudre les problèmes sur lesquels nous butons.

L’une de nos missions essentielles, c’est d’éclairer le débat public. Cela veut dire, d’abord, construire nos travaux sur des faits établis et les mettre en perspective. Il est du devoir des citoyens et des media de se protéger contre la manipulation des faits, car elle est toujours un premier pas vers la violence. Le développement du « fact-checking » est un premier pas important en ce sens.

Il y a là un enjeu vital pour la démocratie : si nous ne voulons pas assister à l’essor d’un Trump à la française, nous devons cultiver, dans notre esprit public, le goût des réalités, des preuves, de l’expérience et des chiffres robustes. À France Stratégie, nous sommes convaincus que le débat est nécessaire à la vie démocratique, à condition qu’il s’agisse de controverses reposant sur des faits vérifiables par tous et non pas de polémiques résultant de manipulation des perceptions des gens.

 

1 – Cf. lien : http://www.economie.gouv.fr/files/files/directions_services/igpde-editions-publications/revuesGestionPublique/IGPDE_Reactive_Suede_avril_2016.pdf

 

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