Ils s'engagent
Elisa Lewis au collège des Bernardins à Paris à l'issue de la table ronde « L’impact du numérique sur la démocratie : mirage ou révolution citoyenne ? » organisée par le Digital Society Forum le 15 décembre 2016.

Elisa Lewis : « On ne reviendra plus en arrière »

Rencontre avec Elisa Lewis, co-auteure avec Romain Slitine de l’ouvrage Le coup d’État citoyen. Pendant plus de deux ans, ces membres du collectif Démocratie Ouverte ont sillonné le globe à la recherche d'initiatives citoyennes réinventant et rénovant la démocratie. Mouvements citoyens, nouveaux partis politiques ou bien encore civic tech, elle nous raconte ce travail de longue haleine.

 

Les Arpenteurs : Comment a démarré votre projet, ce tour du monde des initiatives citoyennes ?

Elisa Lewis : Aujourd’hui, on a une vision restrictive de la démocratie, réduite au vote. Un bulletin dans l’urne tous les 5 ans. Et une abstention record. Romain et moi avions la conviction qu’il fallait dépasser cette vision de la politique pour ouvrir le champ des possibles de la démocratie.

Nous avons décidé d’aller à la rencontre de défricheurs politiques, pour ouvrir des perspectives là où on a le plus souvent l’impression d’être dans une impasse, que la politique est verrouillée, voire d’être littéralement exclu de la démocratie. Nous voulions aussi prouver, montrer, qu’on pouvait faire preuve de créativité dans le champ de la politique, de la démocratie. Nous voulions raconter la démocratie de demain.

 

Les Arpenteurs : Quelles sont les expériences vous ont le plus marquée ?

Elisa Lewis : En premier lieu, je pense aux assemblées de citoyens tirées au sort ; c’est à la fois un principe ancien mais aussi une idée remise au goût du jour depuis une dizaine d’années. Cette méthode – tirer au sort ses députés ou représentants – a montré qu’elle pouvait faire bouger les lignes.

L’expérience islandaise est très intéressante. Deux assemblées successives, tirées au sort, ont redéfini les grandes lignes de la Constitution du pays, avant qu’un comité de citoyens, élu lui, ne reprenne ses grands principes pour rédiger un texte constitutionnel. Celui-ci a enfin été soumis à un référendum, et approuvé par plus de 67% des Islandais. Les citoyens ont également pu suivre en ligne les travaux du comité sur le texte et proposer des amendements. Au final, près de 15% de la population islandaise a participé à la rédaction de la nouvelle Constitution du pays. Pendant des décennies, les parlements avaient pourtant été incapables de réviser cette Constitution, qui avait été héritée des Danois. On devrait avoir recours aux assemblées citoyennes tirées au sort beaucoup plus souvent. C’est un mode de sélection égalitaire qui permet de dépasser beaucoup de blocages.

On a aussi un contexte qui est favorable à l’émergence de nouveaux partis. Podemos, MaVoix, le Parti Pirate, par exemple. Enfin, je pense à l’idée de co-écriture des lois, grâce à des plateformes numériques, comme DemocracyOS ou Parlement et citoyens. Cette dernière est expérimentée par une dizaine de parlementaires, et utilisée pour le projet de loi « biodiversité » et le projet « République numérique ». Je pense qu’on va arriver à cette co-écriture et qu’on ne va plus revenir en arrière.

 

 

Avec Romain Slitine, co-auteur de Le coup d'État citoyen, lors d'une rencontre organisée par la Fondation Jean Jaurès

Avec Romain Slitine, co-auteur de Le coup d’État citoyen, lors d’une rencontre organisée par la Fondation Jean Jaurès

 

Les Arpenteurs : Vous parliez du tirage au sort, vous l’imaginez en France ?

Elisa Lewis : Oui, je pense qu’on pourrait y avoir recours pour toutes les grandes lois de société, les grandes lois de transition, les grandes orientations ; pour les questions environnementales par exemple.

Je ne dis pas que la méthode doit être utilisée tout le temps, ni que le tirage au sort est la seule réponse à la crise démocratique. Je pense simplement qu’à certains moments, elle participe pour ainsi dire de l’« oxygénation » de la démocratie. À vrai dire, je crois qu’on doit articuler différentes façons de prendre les décisions, selon les sujets concernés. Démocratie représentative, démocratie directe, référendum d’initiatives citoyennes, budget participatif, tirage au sort…

 

Les Arpenteurs : Quel est votre regard sur les civic tech ? Sur leur potentiel ?

Elisa Lewis : C’est un sujet tout à fait intéressant. Les civic tech permettent aux citoyens de se mobiliser, individuellement et collectivement, beaucoup plus facilement. Après, pour moi, il y a des civic tech et pas la civic tech. Il y a au moins 4 champs différents qu’il faut distinguer.

Il y a les civic tech qui permettent aux citoyens de mieux s’informer, comme Voxe.org ; celles qui permettent de se mobiliser et de faire entendre sa voix de manière plus forte, comme les plateformes de pétitions ; celles qui essaient de créer des espaces de discussion entre citoyens et responsables politiques ; et enfin les civic tech qui constituent des contre-pouvoirs citoyens, autour notamment du mouvement de l’Open Data qui utilise les données pour créer une contre-expertise. Sans oublier celles qui entendent changer le mode de représentation, comme MaVoix ou LaPrimaire.org.
La ligne de partage entre toutes ces initiatives c’est de savoir si on se place hors des institutions ou dans les institutions pour les transformer. Le champ des civic tech est une opportunité, mais il faut rester critique et le questionner. Il est encore jeune et émergent.

 

Photo de couverture : Elisa Lewis au collège des Bernardins à Paris à l’issue de la table ronde « L’impact du numérique sur la démocratie : mirage ou révolution citoyenne ? » organisée par le Digital Society Forum le 15 décembre 2016 – Crédits : Orange

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