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Éclairer le futur avec les théories du chaos

Pour le futurologue et globe-trotter Bruno Marion, les théories du chaos permettent de déchiffrer un monde de plus en plus rapide et connecté, en proie à des crises systémiques. Interview.

Comment les théories du chaos peuvent-elles éclairer le futur de l’humanité ?

Bruno Marion : Je suis intimement convaincu de deux choses. D’abord, que l’humanité vit une transition inédite, par son échelle et par sa vitesse. Ensuite, qu‘il nous manque les outils qui nous permettraient de comprendre ce qui nous arrive, et reprendre la main dessus. La raison de cela, c’est que le monde est devenu chaotique, au sens scientifique du terme.

Bruno Marion, futurologue et globe-trotter

 

Qu’est-ce que cela signifie ?

B.M : Il faut comprendre ce qu’est le chaos, et en premier lieu lui ôter toute connotation négative. Le chaos, ce n’est pas le désordre, ce n’est ni bien, ni mal : c’est l’état d’un système. Un système c’est vous, moi, nous deux, une entreprise, l’ensemble de l’humanité. Ces systèmes peuvent avoir plusieurs états. Le premier état, c’est l’équilibre. Vous êtes assise sur votre chaise, moi sur la mienne : tout va bien. Le deuxième état, c’est l’oscillation : si je pousse la personne sur sa chaise, elle va être déséquilibrée, mais va contrer mon mouvement pour revenir à l’équilibre. Prenez un thermostat : dans une pièce, s’il fait trop chaud, il arrête le chauffage, et vice-versa. Ce sont les états du système qui correspondent à la mécanique classique, newtonienne.

 

Et l’état chaotique ?

B.M : A partir d’un certain stade, le tipping point (point de basculement en francais, ndlr), le système va sortir de l’équilibre. Dès lors, au lieu de rester sous contrôle, les choses s’auto-amplifient. Le thermostat est cassé : plus il fait chaud, plus il met le chauffage. Aujourd’hui, je pense qu’on est dans cette phase. Le monde est en proie à des phénomènes d’auto-amplification systémique. Comme au moment de la crise des subprimes en 2007, une crise financière déclenche une crise économique qui engendre ensuite une crise politique, etc. De la même manière, plus nous sommes nombreux sur un réseau social -comme Facebook-, plus il est attractif.

 

Pourquoi une telle évolution ?

B.M : Essentiellement pour trois raisons : le nombre, la connexion et la vitesse. Il y a 150 ans, nous étions un milliard : aujourd’hui, nous sommes 7,5 milliards. L’évolution de la population humaine est totalement exponentielle. On n’a jamais non plus été aussi connectés. Virtuellement, d’abord –  la moitié de la population humaine a accès à Internet -, mais aussi réellement, puisque plus de la moitié de la population humaine vit en ville. On vit les uns près des autres, on se rencontre beaucoup plus, y compris à l’autre bout du monde. Le dernier phénomène, c’est la vitesse. Aucune crise, aucune révolution, n’a touché autant de monde, aussi vite. Le passage à l’agriculture a pris des milliers d’années, celui à l’industrie des centaines d’années. La transition actuelle vers la société Internet ne prend que quelques dizaines d’années. C’est l’échelle d’une vie. Le système n’a plus le temps de s’adapter à ces changements.

 

Cette complexification croissante ne finira-t-elle pas par échapper à notre compréhension ?

B.M : De la même manière que les atomes ont atteint un nouveau niveau de complexité avec les molécules, que les molécules sont devenues des cellules puis des organismes multicellulaires, l’humanité est au seuil d’une évolution majeure. Nous allons évoluer vers un  nouveau niveau de conscience, dans une perspective spirituelle, ou de gouvernance, dans une perspective politique. Un niveau supérieur de l’humanité dans lequel chaque individu aurait trouvé sa place dans un système harmonieux, et parviendrait à s’y épanouir.

C’est l’hypothèse optimiste.

En effet. Après la phase chaotique, deux choses peuvent se produire : ou bien l’effondrement du système, ou bien l’émergence d’un nouvel équilibre, plus complexe que le précédent.

 

Une résilience globale, en quelque sorte ?

B.M : C’est ça. Chaque jour, l’individu est à l’équilibre – plus ou moins, avec ses bons et ses mauvais jours. Et puis à un moment, on connaît une véritable crise : la perte d’un être cher, d’un emploi, une maladie grave. On sort de l’équilibre, au risque de connaître un état psychologique chaotique. Après la crise, l’individu peut s’effondrer – faire une dépression, se suicider – ou s’en sortir plus fort : c’est la résilience. Il en va de même pour l’humanité.

 

Mais ce nouveau système pourrait aussi être, par exemple, celui d’une intelligence artificielle qui aurait supplanté l’être humain ?

B.M : Certes, et cela nous pose des tas de questions, à commencer par : qu’est-ce qu’un être humain ? Est-on capable de mettre en face d’une singularité technique une singularité de la conscience, qui justifie la persistance de l’espèce humaine ?

 

Face à un tel enjeu, il est tentant pour l’individu de se déresponsabiliser.

B.M : On peut être une coquille de noix dans la tempête, ou un papillon dont le battement d’aile provoque une tempête. Paradoxalement, parce qu’on est dans cette phase chaotique, on n’a jamais eu autant de pouvoir. Pour changer les choses dans le monde d’avant, le monde linéaire, il fallait être très puissant, très riche ou très nombreux. Aujourd’hui, parce qu’on est dans une phase chaotique, un évènement mineur peut s’amplifier et donner un immense résultat : l’aile de papillon. Edward Snowden a changé le rapport des gens à la technologie, a provoqué des bouleversements politiques. Une personne peut tout changer. Il faut se réapproprier ce pouvoir.

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