C'est là que ça se passe

Des hologrammes au musée

Le musée Eugène-Delacroix à Paris souhaiterait présenter prochainement un hologramme du triptyque de Saint-Sulpice. Ce projet pourrait marquer un tournant dans l’approche muséale de l’oeuvre d’art.

Musée national Eugène-Delacroix, Paris, un après-midi de printemps. Les curieux déambulent devant les toiles et les esquisses du peintre romantique. Roméo et Juliette au tombeau des Capulet a été prêté à un autre musée : sur le mur, un hologramme remplace le chef-d’oeuvre. Lorsqu’on s’approche de la réplique holographiée de La lutte de Jacob et de l’ange, un jeu de lumières met en valeur le contraste entre la musculature invraisemblable de Jacob et le profil impérieux de l’ange. La maison-mère du Louvre aussi a désormais recours aux hologrammes. Au département des Antiquités grecques, la plaque des Ergastines a été replacée sur un hologramme du Parthénon : les visiteurs ont ainsi un aperçu de son cadre initial.

Il ne s’agit pas d’une scène de science-fiction : le musée Eugène-Delacroix souhaiterait voir aboutir ce projet dans les mois à venir. « Il ne s’agit pas juste de faire une copie d’un tableau, détaille François-Charles Devauges, historien de l’art à l’initiative du projet. C’est une démarche à vocation à la fois créative et pédagogique. Il s’agit d’apporter une valeur ajoutée à l’oeuvre d’art, d’expliquer plus et mieux qu’avec les plaquettes traditionnelles. » Pour cela, il imagine « un jeu de superpositions, quelque chose de dynamique, en motion picture. » Dans le cas du musée Eugène-Delacroix, l’hologramme soulignerait la complexité de la composition du triptyque de la chapelle des Saints-Anges de l’église Saint-Sulpice : Héliodore chassé du temple, La lutte de Jacob et de l’ange et Saint Michel terrassant le dragon.

Eugène Delacroix, La Lutte de Jacob avec l’ange (1861)

Porter sur l’oeuvre un regard d’historien

Cette approche muséale permettrait de mettre en évidence les détails du tableau, au sens où l’entend Daniel Arasse dans Pour une histoire rapprochée de la peinture : « quand on commence à regarder, l’œil va s’attacher à certains éléments. Il va non pas découper physiquement, mais isoler, mettre en relief, avec une zone de flou autour, des éléments qui sont des détails. » L’hologramme inviterait ainsi le spectateur non exercé à poser sur l’oeuvre un regard d’historien. En effet, explique Daniel Arasse, « un détail qui ne cadre pas, qui ne colle pas avec l’ensemble du tableau, interroge, alerte l’historien qui doit comprendre pourquoi, par exemple, Jésus a un cordon ombilical dans son bain donné par la Vierge, une double anomalie dont la principale est bien sûr le cordon ombilical de Jésus dans le tableau de Lorenzo Lotto. Tout historien dès lors qu’il s’intéresse en particulier à l’iconographie, donc au détail iconique, travaille avec le détail. »

Lorenzo Lotto, La Nativité (1523)

Lorenzo Lotto, La Nativité (1523, détail)

Cela vaut pour l’art figuratif, mais l’hologramme s’avère également pertinent pour l’art abstrait. Le cas de Piet Mondrian, par exemple, avec ses tableaux orthonormés, aux lignes droites, aux carrés rouges, jaunes et bleus, se prête particulièrement bien au jeu. Les toiles de Mondrian sont nées de plans de ville – comme le tableau New York City, qu’il peint en 1942. L’hologramme se placera à la rencontre de l’art et de la technique pour expliquer au public ce qu’a voulu dire Mondrian, par exemple en superposant la toile avec un plan de la ville de New York.

Piet Mondrian, New York City (1942)

Carte de New York City

L’avenir de la peinture ?

On serait tenté de voir dans l’hologramme une nouvelle étape dans la déperdition de l’aura de la peinture, et dans la multiplication et la transmission exponentielle des images – déjà théorisées par Walter Benjamin en 1935 dans son essai L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. Au point de voir un jour le smartphone devenir à l’avenir un musée de poche accessible à tous, capable de générer des toiles à la demande ?

« Avec ces hologrammes, l’idée est de développer la richesse de l’œuvre dans un contexte muséal, à la portée du grand public qui n’a pas forcément toutes les clefs pour la déchiffrer, et in fine l’apprécier, explique François-Charles Devauges. Le passage à l’abstraction, notamment avec Kandinsky, Mondrian ou Malevitch, a vite suscité des interrogations sur la nature en deux dimension que le tableau leur imposait. Malevitch prédisait la mort de la peinture, pour laisser la place à un domaine qui permettait d’exprimer une troisième dimension. Il pensait alors à l’architecture, mais il nous est désormais possible d’appliquer cette réflexion aux hologrammes. »

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