Les grands débats

Des débris et des hommes

Moches, malodorants, soustraits à nos regards pudibonds, les déchets racontent mieux que mille discours la société qui les a produits. Pour les archéologues du futur, nos poubelles fossilisées seront-elles les plus riches archives de notre époque ?

Croyez-le ou non, il existe une science dont l’unique objet d’étude est… le déchet. Son fondateur, le géographe Jean Gouhier, en racontait la naissance en mai 2013 à L’Humanité : « C’est autour de 1985 que je forge le terme de rudologie, comme science du déchet (du latin rudus : décombres). À l’image de l’ortie, plante ‘rudérale’ qui pousse sur les décombres, un bon exemple de coriacité méprisée».

 

Dis-moi ce que tu jettes…

Coriaces, c’est qu’ils le sont, nos rebuts. Des sacs plastiques à la durée de vie estimée à 400 ans, aux résidus radioactifs qui peuvent rester dangereux plusieurs centaines de milliers d’années, les déchets survivent bien souvent à la société qui les a produits.

Ce sont aussi de grands bavards. Ils en disent long sur la civilisation qui les a mis au monde avant de les abandonner : ce à quoi une époque tient, ce qu’elle considère comme dépourvu de valeur, ce qu’elle se permet de rejeter et comment elle l’évacue, le recycle ou le transforme…

Une société se révèle aussi par ses pollutions, ses marges et ses décharges. C’est ce qu’a compris Jean Gouhier quand il a proposé de faire du déchet un objet – un instrument – du savoir historique. Car la rudologie ne se limite pas à raconter et analyser notre société industrielle et ses montagnes de déchets : cette discipline et son regard particulier peuvent nous en apprendre beaucoup aussi bien sur les petites tribus néolithiques que sur les suburbs américaines d’aujourd’hui, sur la Rome antique que sur des éco-quartiers où tout se recycle.

 

Le « propre » de l’homme

S’il fallait distinguer un « propre » de l’homme, ce serait bien celui-ci : il est la seule espèce sur Terre à produire des déchets.

La nature, elle, est bien faite : même une feuille morte, un cadavre de guêpe ou une crotte de lapin contribuent à l’équilibre des écosystèmes, donnant ainsi raison au chimiste Lavoisier et son fameux « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».

Avec l’homme, apparaît le déchet : quelque chose qui ne peut plus contribuer à rien. Qui est devenu inutile, impropre à l’usage, qui gêne – ou qui devient une nuisance par sa surabondance.

 

« Gare dessous ! », hurle-t-on avant de balancer par la fenêtre son seau d’ordures.

 

Déjà, nos ancêtres préhistoriques faisaient des tas d’immondices (restes de repas, déjections biologiques) qu’ils fuyaient lorsque ceux-ci devenaient vraiment trop odorants. Au VIe siècle avant J.-C., les Romains, eux, inventent la Cloaca Maxima, un « grand égout » entretenu par des esclaves et des condamnés, permettant d’évacuer chaque jour 1,3 millions de litres d’urine et près de 50 000 kg de matière fécale dans le Tibre. Au Moyen Âge, les cités médiévales pratiquent le « tout-à-la-rue » : « Gare dessous ! », hurle-t-on avant de balancer par la fenêtre son seau d’ordures.

Il faut attendre 1782 pour qu’une ville comme Paris adopte enfin le modèle anglais des chaussées bordées de trottoirs et de caniveaux. Et c’est bien sûr le préfet Eugène Poubelle qui, un siècle plus tard, en 1883, oblige les Parisiens à placer leurs déchets dans des récipients à couvercle qui prennent vite son nom : un pour les « résidus de ménage », un autre pour les « débris de vaisselle et de verre », et un troisième pour les « coquilles d’huitres et de moules ». Le tri sélectif est né !

 

Modes de vie

Avec la révolution industrielle, les sociétés se mettent à produire, à consommer et à rejeter à grande échelle. Le XXe siècle est celui de la consommation de masse, de l’économie de l’obsolescence qui incite les foules à tout jeter au lieu de réparer.

Là, naît la rudologie, cette discipline étrange, au confluent de la géographie, de la sociologie et de l’économie : Jean Gouhier envisage le déchet comme « un indicateur social, une photographie des modes de vie. »

Car voilà bien à quoi sert de fouiller dans les poubelles des gens : à les comprendre, à les sonder au plus profond, non pas dans leur intimité (la rudologie n’est pas une science de voyeurs), mais dans leur mode de vie.

 

Pour résumer, nous sommes ce que nous consommons, nous sommes ce que nous rejetons.

 

On y apprend notamment (mais on le pressentait) que les habitants des campagnes produisent peu de déchets, que les classes urbaines défavorisées ne goûtent guère les fruits et les légumes, auxquels ils préfèrent les plats préparés à base de viande, qu’ils lisent peu de journaux, si ce n’est les programmes télé, et que les bourgeois des villas cossues mangent équilibré, se cultivent à l’aide d’une presse polyglotte et variée et mettent bien le plastique dans la poubelle jaune. Pour résumer, nous sommes ce que nous consommons, nous sommes ce que nous rejetons.

 

Rudologie2

 

Où l’on retombe sur des orties

Avec la rudologie, le déchet trouve enfin ses lettres de noblesse : on n’étudie plus les modes de consommation à partir des produits achetés, mais à partir des traces laissées.

Notamment celles qui ont le plus de chance de survivre à toutes les autres, y compris lorsque la civilisation industrielle ne sera plus qu’un lointain souvenir. Coriaces comme les orties qui ont inspiré Jean Gouhier, certains déchets survivront longtemps dans l’espace, pour les satellites géostationnaires, ou dans les sous-sols géologiques, à l’image des déchets radioactifs – dont cependant on ne recommande pas l’examen rapproché avant un à deux petits millions d’années.

Avis donc aux rudologues du futur : pour nous comprendre, étudiez nos poubelles, désossez nos satellites !

 

A lire : Jean Gouhier, Au-delà du déchet, le territoire de qualité, Manuel de Rudologie (2000)

Photos © Pascal Rostain et Bruno Mouron

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