Les grands débats

Démographie et changement climatique, un faux tabou ?

Pour beaucoup, la démographie serait l'angle mort de la lutte contre le changement climatique. Depuis 1970, la population mondiale a doublé, et les émissions de CO2 aussi. Coïncidence ? Peut-être.

Déforestation, transports, production d’énergie, industrie et agriculture sont donnés à raison comme les principaux facteurs d’émissions de CO2. Mais la question de l’impact de la croissance démographique sur le réchauffement climatique n’est que rarement abordée.

Depuis 1970, la population mondiale et les émissions de CO2 ont doublé. Alors que toutes les prévisions s’accordent plus ou moins sur le chiffre de 9 milliards d’êtres humains d’ici à 2050, il est difficile de penser que les 2 milliards de personnes supplémentaires n’auront aucune incidence sur les émissions de gaz à effet de serre et donc sur le réchauffement climatique. Raisonnement simpliste ?

 

La croissance démographique, mère du réchauffement climatique ?

 

Les gares bondées de l’Inde péri-urbaine, image d’Épinal de l’explosion démographique

 

Si la croissance démographique et le réchauffement climatique sont rarement associés, c’est certainement dû à une absence de transdisciplinarité entre climatologie et démographie. Raison pour laquelle cette question a peu été évoquée lors des débats autour de la COP 21 qui s’est tenue en 2015 à Paris. Autre raison potentielle : cette question porte en elle les germes d’un vieux débat réactionnaire. Thomas Malthus affirmait en 1798 dans son “Essai sur le principe de population” que la population augmentant de façon exponentielle et les ressources de manière arithmétique, l’humanité courrait inévitablement à la catastrophe si elle ne limitait pas la croissance de sa population.

Ainsi, dans un monde aux ressources limitées, freiner la croissance de leur population permettrait aux pays pauvres, non seulement de sortir de la misère, mais aussi de réduire le volume de leurs émissions de CO2. Pourtant la théorie de la “bombe démographique “ agitée par de nombreux analystes occidentaux, avec l’Inde et l’Afrique en premiers fautifs, est loin d’être une évidence.

 

Malthus sort de ce corps

 

« Indéniablement, la croissance démographique amplifie tous les problèmes, c’est l’élément le plus simple et le plus direct. Mais c’est une illusion de croire que l’on peut agir sur cette variable de manière simple et directe.” affirme le démographe Henri Leridon dans Le Monde. Comme le précise Jean François Léger, maître de conférence à l’Institut de Démographie de l’Université Paris 1, “il faut considérer une population comme un paquebot, pour infléchir une courbe démographique il faut énormément de temps à moins d’avoir des politiques très coercitives comme ce fut le cas en Chine.”

La Chine, justement, est la fois le pays le plus peuplé et le plus gros pollueur de la planète avec 28% des émissions totales de C02. C’est donc d’elle que les néo-malthusiens seraient en droit d’attendre les efforts les plus importants. Or, si l’on regarde les émissions de CO2 par habitant, un Chinois émet 6,4 tonnes de CO2 par an, contre 8 tonnes pour un Européen et 15 tonnes pour un Américain du Nord. Quant à l’Inde, troisième plus gros pollueur mondial, ses habitants n’émettent que 1,5 tonnes de C02 par an. Opposer un frein d’inspiration néo-malthusienne au changement climatique impliquerait donc de contraindre dans leur intimité des populations dont le seul tort est de faire administrativement partie d’un groupe plus nombreux. On voit le problème éthique que cela pose.

S’engager dans cette voie serait d’autant plus injustifié concernant la Chine que le pays s’est engagé avec force sur la voie de la transition écologique. Des efforts déjà récompensés par un record :  le pays aurait diminué ses émissions de C02 de 1,5% en 2015, soit la réduction la plus importante enregistrée dans le monde cette année là.

 

Le mythe de la surpopulation

 

À Shijiazhuang, capitale de la province du Hebei, les riverains évoluent dans un smog permanent – Crédits : La Croix

 

Dans un livre publié en 2011,  Une planète trop peuplée ? Le mythe populationniste, l’immigration et la crise écologique, Ian Angus et Simon Butler réfutent la thèse selon laquelle la démographie serait responsable de la crise écologique. « Tous les arguments populationnistes élaborés [depuis Malthus] se fondent sur l’idée que notre nombre détermine notre sort, que la démographie scelle notre destin.»(2) Or les deux auteurs précisent que dans le cas des émissions de CO2, une population ne doit pas être étudiée sous le seul angle démographique mais aussi sous celui de son mode de vie.

Pourtant fustiger un Américain qui émet 15 fois plus de CO2 qu’un Africain serait également une erreur. La culpabilisation des individus ne servant que de paravent à l’attentisme des Etats et du secteur industriel. « L’obstacle principal dans la transition vers une société écologique n’est pas une insuffisance technologique ou financière, encore moins une population trop nombreuse. Les entraves sont politiques et économiques : les gouvernements et la grande industrie bloquent le passage à l’action. (…) La quête incessante du gain immédiat, sans se soucier de ses conséquences à long terme, s’inscrit dans le fonctionnement même du système. »

 

La plus grande centrale électrique solaire en activité au monde se trouve à Hainan, en Chine – Crédits : France24

 

Si la Chine, pays le plus peuplé du monde, a réussi à amorcer une réduction conséquente de ses émissions en 2015 tout en ayant mis fin à la politique de l’enfant unique la même année, c’est bien que la question démographique n’est qu’une variable dans l’équation du réchauffement climatique. En revanche, la volonté politique et les moyens financiers engagés sont déterminants pour résoudre le problème. Les Chinois, qui ont inventé avec le boulier un des premiers systèmes de calcul de l’humanité, sont donc peut-être tout simplement plus forts en maths que les 194 autres pays signataires de la COP 21.

 

  1. Chiffres émissions de CO2 issus de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) septembre 2015.
  2. Ian Angus, Simon Butler, Une planète trop peuplée ? Le mythe populationniste, l’immigration et la crise écologique, Montréal, Éditions Écosociété, 2014.
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