Ils s'engagent
Le lauréat du prix Art et mémoire : Forêt, du duo d'architectes les Nouveaux Voisins

Le stockage des déchets radioactifs à la lumière d’œuvres d’art

Pour la deuxième année consécutive, l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) a récompensé trois propositions artistiques sélectionnées dans le cadre de son appel à projets « Art et mémoire ». Mobilisant des créateurs de toutes disciplines, l’initiative entend, non sans audace, chercher à travers l’art des solutions de conservation de la mémoire des sites de stockage de déchets radioactifs pour les générations futures. Rencontre avec Pierre Laurent (colauréat du Premier prix Andra pour Forêt) et David Bertizzolo (colauréat du Prix du public pour Cloud In/Cloud Out), architectes de formation et concepteurs d’œuvres ambitieuses.

Plutôt osé, que de solliciter la mise en musique visuelle du stockage – qui plus est sous-terrain – de déchets radioactifs auprès d’artistes. Autrement dit, leur demander d’exprimer par leur œuvre un processus scientifique engagé sur du temps long. Les lauréats de l’appel à projet « Art et mémoire » ont pourtant tenu le pari. Le duo d’architectes strasbourgeois Les Nouveaux Voisins, formé par Pierre Laurent et Nicolas Grun, a remporté le Premier prix Andra avec sa Forêt. Voué à être disposé à même un site de stockage, cet espace vert original se compose de 80 piliers rectangulaires en béton de trente mètres de haut, chacun surplombé d’un arbre appelé à grandir à mesure que son support s’enfoncera.

 

 

Lauréats du Prix du public, Alice et David Bertizzolo ont, quant à eux, imaginé avec Cloud In/Cloud Out un millier de demi-sphères aux airs d’amanites tue-mouches en géopolymère (terre compactée utilisée en substitut du pisé ou du béton), pour partie fixées à des mâts de métal plantés dans le sol et pour partie enterrées*.

 

Un millier de demi-sphères, enterrées ou perchées sur des mats, composent Cloud in/Cloud out, d'Alice et David Bertizollo

Un millier de demi-sphères, enterrées ou perchées sur des mats, composent Cloud in/Cloud out, d’Alice et David Bertizzolo

 

Pierre Laurent admet quelques réticences de départ. « La question du nucléaire est complexe et délicate. Nous en étions conscients. Mais le thème contenu dans l’appel à projet pose une vraie question. Comment nous, artistes, allions-nous pouvoir nous en saisir pour la raconter dans un espace ? Et comment donner à lire physiquement le processus de mémoire ? » Ces mêmes interrogations ont agité David Bertizzolo, dont la première réaction fut pourtant moins réservée. « C’est une chance de travailler sur une thématique scientifique posant un vrai enjeu. Un tel projet bouscule notre démarche d’artistes puisque nous travaillons à l’inverse sur des installations éphémères. »

 

Marier le matériau et le lieu

« Un accouchement difficile », souligne David Bertizzolo. Le couple concepteur de Cloud In/Cloud Out a phosphoré longtemps avant de trouver une formule à la fois fidèle au thème imposé et à son propre style. « Nous avons même pensé à des pyramides ». Le tandem  travaille à partir d’un objet courant qui, démultiplié, prend nouvelle figure et nouveau sens. Ainsi, les demi-sphères illustrent le principe du stockage et, à travers lui, le legs transmis aux générations futures.

 

 

Du côté des Nouveaux Voisins, on a plutôt cherché le concept avant l’objet. « L’idée d’enterrer quelque chose a surgi très vite. C’est une fois l’idée posée que les autres aspects sont venus. Parfois bien plus tard. » Le duo strasbourgeois n’en est pas à son coup d’essai sur le thème de la mémoire. Les Nouveaux Voisins avaient notamment signé un Mémorial d’ébène consacré à l’esclavage ou une galerie lumineuse nommée Bleuets en lumière, dédiée aux « malgré-nous » alsaciens de la seconde guerre mondiale.

Mais dans Forêt comme dans Cloud In/Cloud Out, la mise sous terre d’une partie de l’œuvre constitue bien une dimension nouvelle par rapport aux œuvres antérieures. « L’espace concerné ne va pas sans l’œuvre. Et inversement », résume Pierre Laurent pour qui la pousse des arbres articulée à la descente des piliers qui les soutiennent « suggère la notion de réversibilité ». « D’emblée, nous avons voulu symboliser la pérennité par l’enterrement des demi-sphères destinées à demeurer sur le temps long, au contraire de celles montées au-dessus du niveau du sol », rappelle David Bertizzolo.

Pour l’heure, les œuvres des deux équipes n’existent que sur le papier. Chaque duo nourrit l’espoir de voir la maquette convertie en installation. À échéance du stockage prévu sur le site de Bure en 2020 et « pour les siècles des siècles » ?

 

Pour en savoir plus, rendez-vous sur la page web du concours Art et mémoire.

* – S’ajoute à la liste des lauréats le Deuxième prix Andra Bruno Grasser pour son « Bonne chance » – cf. premier lien.

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