Ils s'engagent

Les déchets nucléaires sont l’affaire de tous

Hérités de politiques d’hier, les déchets radioactifs français sont aujourd’hui un fardeau pour la société de demain. Quelle que soit notre position sur le nucléaire français, ces déchets toxiques doivent être pris en charge collectivement et responsablement. C’est la mission de l’Andra, (agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) dont l’emblématique projet de centre de stockage à Bure provoque une vive opposition militante. En 2015, l’Andra s’est dotée d’un « comité éthique et société » chargé de la conseiller et de la contrôler. Un entretien pour les générations futures avec Jean-Pierre Aubert et Rémi Barbier, président et vice-président du comité.

Quelle est la mission du comité éthique et société vis-à-vis de l’Andra ?
Jean-Pierre Aubert : La mission du comité est d’insuffler une réflexion éthique et sociale dans la gestion et le stockage des déchets radioactifs opérés par l’Andra. C’est-à-dire que nous veillons à ce que l’Andra ne soit pas dans un processus décisionnel fermé et qu’elle soit en phase avec les attentes de la population. Par un rôle d’avis et de contrôle, nous nous assurons donc que les méthodes employées convoquent et synthétisent tous les points de vue. La gestion des déchets radioactifs n’est pas tant un débat de spécialistes qu’une décision collective. Il faut que la voix de l’ensemble des acteurs ait été recueillie. Cela implique de mettre au point une gouvernance spécifique qui permette la participation de tous. Les efforts déployés pour constituer un comité pluriel vont dans ce sens.


Justement, comment est composée l’équipe ?

Rémi Barbier : Les profils sont variés, pour l’instant le comité est composé d’acteurs du monde de la transparence et de l’information vis-à-vis du nucléaire, de la recherche et développement, de l’insertion sur le territoire, de chercheurs ainsi que d’un représentant des salariés de l’Andra.

Jean-Pierre Aubert : Nous continuons à compléter les effectifs selon les besoins que nous identifions, il est important pour moi de conserver cet objectif de représentativité. Notre image doit être telle que même des opposants au nucléaire peuvent se sentir libres de s’exprimer au sein du comité. C’est vraiment important. D’ailleurs, il est possible que certains membres du comité soient anti-nucléaires, là n’est pas la question. Nous avons tous rejoint le comité bénévolement, en acceptant ce problème préalable : une grande partie des déchets à stocker existent déjà. On ne peut pas les ignorer, nous sommes tous concernés par ce legs des générations passées.


Dans quelle direction souhaitez-vous renforcer l’équipe ?

RB : Nous devons renforcer le comité avec des personnalités qui puissent porter les questions de santé, exprimer les attentes et préoccupations de la jeunesse, apporter un éclairage proprement philosophique et éthique.
Un de nos défis est également de trouver les moyens d’interagir avec la société civile et les voix militantes qui n’ont pas forcément envie de faire partie du comité, par crainte de paraître cautionner la politique nucléaire. Si l’on n’arrive pas à les avoir parmi nous, on peut mettre en place une autre forme de dialogue et être à leur écoute, par exemple à travers des auditions régulières et systématiques avec des membres de la société civile.

 

JPA : Nous cherchons aussi à intégrer des membres plus jeunes car nos problématiques à très long terme concernent plusieurs générations qu’il faut réussir à impliquer. Enfin, ces questions ne sont pas seulement nationales, il faut encourager un dialogue international sur la gestion des déchets, nous avons déjà un membre suédois dans le comité et échangeons régulièrement avec d’autres entités similaires à l’étranger. Rien n’est tranché à l’échelle du monde, il y a beaucoup d’échanges et de coopération.


Par rapport à votre parcours professionnel, quel est votre apport à ce comité ?

JPA : J’ai deux caractéristiques. J’ai eu beaucoup d’activités dans des domaines très variés : j’ai été à la fois syndicaliste, patron, salarié d’entreprise et fonctionnaire. Donc j’ai eu pas mal de postures différentes au sein de la société. Mon autre caractéristique est d’avoir eu des responsabilités dans des opérations en situation de crise, notamment dans le secteur industriel. J’ai été confronté à des situations sociales, économiques et locales de transformation lourde. Par exemple j’ai été en charge du dossier de la fermeture de la centrale nucléaire Superphénix dans les années 90.

RB : Mon profil est davantage universitaire, je suis professeur à l’École nationale du génie de l’eau et de l’environnement de Strasbourg, et directeur de l’unité de recherche Gestion territoriale de l’eau et de l’environnement. J’ai travaillé sur les conflits environnementaux et je fais par ailleurs partie d’un groupement d’intérêt scientifique sur la participation et la démocratie.

 

Les problématiques liées à l’échelle de temps du projet Cigéo sont très particulières : certains déchets ont une durée de vie de plusieurs centaines de milliers d’années. La loi de 2006 prévoyait justement que ce stockage soit « réversible » pendant cent ans, c’est-à-dire que les déchets puissent être retirés pour laisser aux générations futures l’option de modes de gestion différents. Comment faire en sorte que les avis du comité soient les plus durables possibles et qu’ils puissent rester pertinents à très long terme ?
JPA : C’est tout le sujet ! Car cela implique une vision de très longue durée, plusieurs siècles voire au-delà. C’est quelque chose dont il faut s’imprégner car cela ne va pas de soi. Attention, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu dans l’histoire des institutions qui ont géré des projets de longue durée. Je peux citer l’ONF (l’Office National des Forêts) qui gère les forêts sur le très long terme et depuis plusieurs décennies.

Schéma des installations de surface et souterraines du projet Cigéo

RB : Je partage l’avis de Jean-Pierre, nous faisons face à des enjeux qui ont déjà été en partie expérimentés par l’humanité, conduire des projets sur le long terme et conserver / transmettre une mémoire dans la longue durée, mais les défis des déchets nucléaires sont singuliers et redoutables à bien des égards.

JPA : Une première méthode consiste à découper le temps. On se donne des échéances rapprochées intermédiaires qui permettent de suivre un calendrier et d’appréhender le futur par une suite d’objectifs concrets. Mais ce n’est pas complètement satisfaisant. Pour compléter, un deuxième débat permet d’esquisser les termes d’une vision à très long terme, c’est cette notion de réversibilité. Nous ne donnerons pas de consignes précises aux générations futures, mais nous vérifions en permanence que la possibilité est offerte de revoir le traitement des déchets. Nous créons les conditions pour que chaque génération se passe le flambeau, et qu’elle examine que les conditions de sécurité et de réversibilité soient assurées pour la génération suivante.


Votre rôle est-il aussi de prédire et anticiper les changements sociétaux à venir ? Vous faites de la prospective ?

RB : Nous ne sommes certainement pas capables de prévoir et d’anticiper le futur. Ce à quoi le comité peut contribuer, c’est de mettre en place une gouvernance qui soit résiliente aux chocs externes qu’on peut envisager et apte à prévenir un risque de négligence et de perte de vigilance. Il nous faudra également être attentifs à la manière dont est administrée la preuve que les risques sont maîtrisés. Cette administration de la preuve se fera par une convergence de travaux de modélisations de plus en plus affinés, de recherches en laboratoire, de retours d’expérience.

JPA : Oui c’est ça, on sera obligés de vérifier que la démarche de l’Andra intègre une approche prospective, mais la question n’est pas de prédire. Un scénario n’est jamais la réalité. Il faut surtout être prêt à réagir aux circonstances. La capacité à observer ce qui se passe ne doit jamais s’émousser. Notre imagination sur les événements va s’accroître car nous allons faire des progrès considérables en géologie, dans le climat ou dans les technologies. Ces progrès peuvent réévaluer le projet constamment. Le seul risque que l’on prend c’est la négligence dont parlait Rémi Barbier précédemment : que la mémoire se perde. Ça peut paraître fou aujourd’hui, mais qui sait ce que sera devenu le nucléaire dans un siècle ? Supposons que la production de nucléaire s’arrête dans 50 ans. Dans 100 ans, on commencera à perdre les traces de ça. Pensez aux mines qui étaient exploitées il y a un siècle, aujourd’hui ce sont des vestiges. A l’échelle des siècles tout cela n’est pas invraisemblable. Il est hautement plausible que le nucléaire soit une phase de notre histoire.


Plus concrètement, où en êtes-vous actuellement, quels sont vos objectifs immédiats ?

JPA : Notre premier travail a été de se familiariser avec le milieu. Ses aspects techniques bien sûr mais aussi l’historique politique. Nous ne pouvons pas débarquer et faire table rase, ce serait une erreur éthique. Il existe un ensemble de décisions légales et légitimes qui ont été prises et qu’il faut respecter. Aujourd’hui, nous avons bâti une organisation qui fonctionne et qui construit progressivement son indépendance. En effet nous avons un comité pluriel que nous continuons à étoffer, nous agrégeons un savoir et une expertise. Nous créons nos systèmes d’information qui ne dépendent pas de l’Andra. L’étape suivante est de valider ces efforts par un premier avis qui dévoilera notre posture propre. Ainsi nous développerons notre doctrine et nos propres solutions en termes éthiques, sociaux et méthodologiques.

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