C'est là que ça se passe

Dans le ventre de Cigéo

Les Arpenteurs se sont rendus à Bure, dans la Meuse, pour visiter le laboratoire souterrain où l'Andra conçoit et expérimente les technologies qui seront mises en œuvre dans le futur « Centre Industriel de stockage GEOlogique » (Cigéo). C’est là, en effet, que doivent être stockés « pour des siècles de siècles » les déchets radioactifs les plus dangereux issus de notre industrie nucléaire. Plus exactement à 500 mètres sous terre, confinés dans une épaisse couche d’argile. Où il sera question, dans ce premier épisode, de gigantisme, d’une rencontre avec l’étonnant Eric Sutre et de l’absorption d’une boisson revigorante, le ratafia.

« Cigéo » : un nom pour le moins poétique pour figurer en réalité une construction inédite dans l’histoire industrielle de notre pays : sur 15 km2, à 500 mètres de profondeur, des kilomètres de tunnels censés accueillir, dans quelques années, près de 80 000 m3 de déchets radioactifs. Pour l’heure, pas un seul déchet, mais un labo expérimental pour tester la réaction de la roche, les techniques de perforation, et mille autres critères en attendant le « go » définitif, à horizon 2020. Si toutes les autorisations seront obtenues, on construira la même chose, juste à côté. Pour de bon cette fois. Aujourd’hui, le but du voyage est de descendre là-dessous, comme à la mine, pour observer à quoi peut bien ressembler cette entreprise.

C’est au Centre technologique, un bâtiment rutilant posé en pleine campagne, que nous sommes accueillis par notre « contact ». Eric Sutre possède un look de détective privé à l’ancienne dans un film des années 1950. Un cigare mâchouillé aux lèvres, la barbe courte mais en bataille, un feutre sur le crâne, d’où dépasse une chevelure peu domptée poivre et sel… Sutre est un personnage de roman, ce qu’on pourrait appeler un « vieux briscard ». Il a été de tous les combats de l’Andra, il a sillonné la France, du temps où on cherchait un lieu d’accueil pour les déchets. A deux ans de la retraite, il est devenu une sorte de ministre des affaires étrangères de l’Andra, un émissaire qui connaît son monde : les opposants, les paysans, les élus, qui sait parler avec eux, qui les comprend. On se dit que quand il ne sera plus là, cet homme manquera. Derrière ses allures d’ours, Sutre est un philanthrope qui vit à une dizaine de kilomètres d’ici. Il n’en dira pas plus, mais on l’imagine bien en train de lire un vieux Dickens dans sa baraque au coin du feu, lui dont on apprendra au détour d’une conversation qu’il a voyagé jadis en Inde, mais loin, très loin du confort des villes, au-delà des contreforts de l’Himalaya.

Schéma des installations de surface et souterraines du projet Cigéo

Schéma des installations de surface et souterraines du projet Cigéo

Une terre qui s’apprivoise

Autour de nous, une campagne vallonnée, qui doit être belle sous le soleil. D’un côté le centre ouvert au public : une expo sur les déchets radioactifs (de Homer à Oppenheimer), un hangar avec des échantillons grandeur nature des installations de stockage qu’on retrouvera au fond du labo, et, au-dessus les bureaux. Le tout a été construit en 2009, ça sent le neuf et l’ergonomique. Les lumières s’allument toutes seules quand on entre dans une pièce.

A 500 mètres en aval, le labo. Un rien moins glamour. C’est là où nous irons cet après-midi. Pour l’heure, les galeries souterraines demeurent un lieu de mystère, seulement visibles sur plan.

Non loin de là, et parce que nous sommes en zone désertée, EDF entrepose ses archives nationales dans une sorte de grand parallélépipède ultra moderne bâti sur d’anciens champs de colza et bordé d’un hôtel-restaurant flambant neuf.

 

Un lieu comme ça, c’est une histoire, une âme, et une mémoire. C’est une terre qui s’apprivoise, dont on doit gagner le respect.

 

Eric, qu’on se prend à tutoyer d’emblée, connaît le territoire. Il maîtrise les spécificités entre la Meuse et la Haute Marne, entre la Lorraine et la Champagne (nous sommes entre deux départements, ici, mais aussi entre deux régions – du moins pour le moment). C’est un ingénieur qui parle comme un prof d’histoire géo, ou un topographe qui serait féru d’ethnologie. Voici une terre chargée d’Histoire, et de morts. D’après lui, la Meuse est le « martyr de la France ». Déjà, pendant la guerre de 30 ans (première moitié du XVIIe), c’était un lieu de violence et de pillages. Quant à Verdun, elle dégorgeait il y a un siècle le sang des poilus. Depuis, les autochtones attendent que la France les serve en retour. Un lieu comme ça, c’est une histoire, une âme, et une mémoire. C’est une terre qui s’apprivoise, dont on doit gagner le respect. « Avant, ici, c’était la limite entre la Bourgogne et les Francs. On était soit de Lorraine, soit de Haute Marne ou des Vosges. Encore aujourd’hui, il y a des gens en Meuse qui n’ont jamais mis les pieds à Joinville en Haute Marne. »

« Quand les Parisiens arriveront… »

Mais ce n’est pas seulement une terre, ce sont aussi des gens.

« Bure-city », c’est 90 habitants. Quelques paysans, juste assez pour cultiver ce qui doit l’être. Peu ou pas d’épiciers, d’écoles. Certaines communes peinent à dépasser 10 habitants. Alors, quand l’Andra est venue s’installer dans le coin, forcément, ça s’est senti tout de suite. L’accueil n’a pas été mauvais, nous dit Eric. Les élus sont plutôt légitimistes. C’est plutôt le sentiment de gène qui prédominait : « Quand les Parisiens arriveront, il faudra mettre des fleurs aux fenêtres et refaire les trottoirs ». Logique, le Parisien est chichiteux et n’est censé connaître de la nature que les géraniums qui décorent son balcon. Typique d’une région où l’on n’a pas l’habitude que les gens restent. Mais le fait est qu’ils vont rester. « Ils », ce sont d’abord les 350 personnes qui travaillent actuellement sur le site, sans compter les familles. Et, demain, si le choix du stockage profond est confirmé, les 2000 emplois directs générés par Cigéo à échéance 2016-2030, auxquelles il faudra ajouter les maris, les épouses, les enfants.

 

Les gens d’ici n’ont jamais eu à penser ce genre de détails. Des villages qui perdent des habitants, ils connaissent.

 

L’écosystème local va s’en trouver bouleversé : où vont habiter les nouveaux arrivants ? Dans des HLM ? Des pavillons ? « Je te fiche mon billet qu’on va voir construire des corons d’ici peu de temps », prophétise Eric. « Pourquoi ? Parce que le fioul va coûter de plus en plus cher et qu’il va falloir habiter près de son lieu de travail pour pouvoir y venir en vélo. »

Combien de places d’école faut-il ouvrir ? Comment ça marche, un chantier qui doit durer un siècle ? Ce n’est pas exactement la même problématique qu’un chantier de deux ans, ou une implantation définitive. Il faut penser à tout, sur du moyen terme. Pour cela, ça tombe bien, le préfet a nommé un spécialiste chargé de répondre à toutes ces questions. Nous notons son nom en nous promettant de l’interviewer un jour. Les gens d’ici n’ont jamais eu à penser ce genre de détails. Des villages qui perdent des habitants, ils connaissent. Mais qui en gagnent, ce n’est pas dans le domaine du concevable. Et c’est ça qui est passionnant dans ce genre d’aventure industrielle. Toute proportion gardée, ces enjeux pratiques rappellent ce qui s’est passé jadis avec la sidérurgie lorraine entre, disons, les années 1870 et les années 1980. Ce sont des cycles d’un siècle. Sauf que l’un devait durer éternellement et que la suite n’avait jamais été envisagée, alors que dans le cadre de Cigéo, on sait d’emblée la nature éphémère des choses.

Style néo-rustique

On continue notre périple, comme dans un musée circulaire. L’Andra a bien fait les choses. Des néophytes comme nous ont même une petite chance de comprendre ce qu’ils voient : des tubes d’acier destinés à accueillir les déchets, les machines qui placeront les blocs dans les tunnels, les systèmes de rails rétractables qui garantiront la récupérabilité des colis de déchets. On observe aussi les silos de bétons dans lesquels les colis seront acheminés. Un peu partout, des écrans plats diffusent des films à visée pédagogiques. On ne peut s’empêcher de rester bouche bée devant le clip d’une expérience destinée à tester la solidité de ce silo : un bloc de béton est lâché depuis une grue à quelques mètres de hauteur, percute le sol pile sur son arête, formant une crevasse sur le bitume. Le bloc est à peine entamé, l’opération est réussie. On revoit l’action au ralenti, comme dans un clip pour la sécurité routière, ou dans un musée d’art contemporain, c’est hypnotisant. D’ailleurs, le bloc de béton qui a servi à l’expérience est juste là, à côté de nous. C’est bon : les déchets sont bien protégés.

Nous avançons à pas de tortue dans notre mini périple, vu que nous inondons notre guide de questions : « Et les gens du coin, ils en pensent quoi, de tout ça ? »

Sutre aime bien réfléchir avant de parler. Un réflexe qui vient de l’expérience, mais aussi sans doute de son passé d’électricien qui a repris ses études à 27 ans pour soutenir une thèse de géologie. « Les gens du coin, ils ont des réunions de concertation une fois par semaine. Ils sont surinformés. Alors quand les médias nationaux arrivent, qu’ils redécouvrent tout et qu’ils posent des questions de néophytes, forcément, ça ne contribue pas à faire avancer le débat. »

 

On se croirait dans un saloon de western, au temps des pionniers.

 

Soudain, on entend un bruit bizarre. Rien de radioactif. Seulement les estomacs qui gargouillent. Où mange-t-on, dans ce joli port de pêche ? Ah ah, quelle question ! Mais à la Ferme de François, enfin !

Va pour la Ferme de François.

L’Opel de location se gare devant un corps de ferme rénové qui sert de spot à tous les gourmets de l’Andra. A l’intérieur, le décor est néo-rustique mais sympa, et surtout il y a une cheminée. On se croirait dans un saloon de western, au temps des pionniers. Il y a aussi des chambres. C’est là que nous dormirons ce soir.

On nous propose de goûter à un verre de ratafia, l’alcool sucré qu’on sert en apéritif en Champagne et en Bourgogne. Après un temps d’hésitation, on se laisse tenter (avec modération), histoire de se donner du courage avant de descendre « au fond ». Le vin fermenté s’avère délicieux. Apparemment, « François » a tout compris du tourisme autochtone, même s’il est encore loin de pouvoir concourir à Top chef. De toute façon, nous ne sommes pas là pour jouer les critiques gastronomiques, mais pour nous restaurer avant de visiter le labo. Une demi-heure plus tard, café pris, cigare fumé, nous voilà en tenue : casque de chantier, lampe frontale, bottes de chasseur, blouse blanche, surveste jaune fluo, le corps lesté d’une ceinture à laquelle est attaché une radio GPS de survie d’environ une tonne qui nous donne une démarche d’ivrogne. Bienvenue au laboratoire de Meuse-Haute Marne, l’antichambre de Cigéo.

À suivre…

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