C'est là que ça se passe

Comment s’adresser aux générations futures ?

Pendant des centaines de milliers d’années, certains déchets radioactifs que nous produisons aujourd’hui seront encore radioactifs. Comment prévenir les générations futures de leur existence et du lieu dans lequel ils seront stockés ? L’équipe des Arpenteurs s’est installée le 10 décembre dernier au Tank, un espace de coworking situé à Bastille, pour en discuter. Thierry Keller, rédacteur en chef d’Usbek & Rica, y a réuni Benjamin Huguet, réalisateur du film documentaire « The Raycat Solution », primé par l’Andra, Sébastin Farin, en charge du dialogue avec la société à l’Andra et Cécile Wendling, directrice de la prospective chez AXA et membre du Comité scientifique de la revue Futuribles.

Un endroit coloré en plein cœur de Paris, un auditoire jeune, d’abord intrigué, puis carrément passionné, des intervenants emportés par la thématique… Il n’en fallait pas davantage pour transformer un jeudi soir pluvieux de décembre en séance de réjouissance pour neurones fatigués.

 

Salle

 

Comment s’adresser aux générations futures ? Tel était le thème choisi par Les Arpenteurs pour lancer la première session de son club, à partir d’une œuvre singulière, le film de Benjamin Huguet intitulé La solution radiochat (en français), un court documentaire qui part sur les traces d’une initiative farfelue consistant à faire scintiller des chats lorsqu’ils s’approchent d’une source radioactive. Le film nous emmène de New York à Montréal en passant par Rimini en Italie, il fait parler des personnages incroyables, un journaliste, un sémioticien, un chercheur, si bien qu’à la fin on ne sait pas si l’idée est un pure délire ou au contraire a quelques chances d’aboutir.

 

 

Mais à la limite peu importe : ici, la projection de La solution radiochat fut d’abord l’occasion d’enclencher un débat, une conversation plutôt, au cours de laquelle il a été question de notre responsabilité à communiquer avec nos suivants et de la meilleure manière d’y parvenir. Une heure trente de réflexion collective originale sur des sujets qu’on ne traite jamais (avant de passer aux choses sérieuses, l’attaque du buffet de charcuterie), une heure trente suspendue dans l’espace temps. Tour à tour Huguet, jeune homme fiévreux encore baigné par son sujet, Sébastien Farin, le pédago de la bande et Cécile Wendling la prospective enthousiaste, se sont prêtés à l’art de la dialectique.

 

La solution Radiochat

Benjamin Huguet s’intéresse aux déchets radioactifs (ce sont des choses qui arrivent). Au cours de ses recherches, il tombe sur une histoire incroyable. Il y a trente ans, un sémioticien italien, Paolo Fabbri, répond avec sa femme Françoise à une consultation internationale destinée à trouver un moyen de prévenir nos successeurs du danger que constituent nos déchets radioactifs. Fabbri, en s’appuyant sur des mythes anciens qui racontent les cultes voués aux chats, propose de modifier l’ADN des félins pour qu’ils changent de couleur à proximité d’une source radioactive… Des chats bioluminescents sensibles à la radioactivité donc – qui ne manqueraient pas de capter l’attention de l’humanité et de prendre une place insigne dans sa culture. Jugée farfelue à l’époque, l’idée tourne court.

 

Benjamin Huguet

Benjamin Huguet

 

Mais trois décennies plus tard, un journaliste du célèbre podcast américain 99% Invisible fait le buzz en ressortant l’histoire. Des chats qui brillent, du temps profond et des atomes radioactifs : Internet ne pouvait qu’adorer. Sitôt sortie des oubliettes, l’initiative devient un phénomène kitsch et branché. Des hipsters en font un tube, d’autres des tee-shirts « Ray Cats ». Benjamin Huguet adore : « Je trouvais fascinant qu’une idée émise dans les années 1980 reprenne vie trente ans plus tard sur la Toile et dans les laboratoires, sans que son auteur n’en sache rien ». Complètement barrée, l’idée est en effet reprise le plus sérieusement du monde par un jeune chercheur qui s’entoure de toute une équipe bien décidée à rendre réel un vieux fantasme esthético-symbolique, d’ici vingt ou trente ans. Premiers travaux en cours : comprendre comment fonctionnent les caractéristiques chimiques de la méduse, un animal qui brille en milieu opaque…

 

Cacher ou prévenir ?

Mais on pourrait tout aussi bien décider du contraire : ne rien dire à nos enfants et aux enfants de nos enfants. Les protéger par notre silence. Dilemme : vaut-il mieux oublier les sites où sont enfouis les déchets, ou au contraire montrer ? Comme le souligne Sébastien Farin, avec une solution comme le stockage profond, l’Andra prend les devants en « faisant en sorte qu’il n’y ait plus besoin d’intervenir pour que les déchets soient en sécurité ». En effet, parce que les archives peuvent disparaître, ou, comme le relève Cécile Wendling, parce que la mémoire peut être falsifiée et détruite, idéalement, le stockage ne devrait pas être fondé sur la seule mémoire. Mais s’il n’est « pas grave d’oublier, conserver et transmettre la mémoire peut être une précaution supplémentaire ». Montrer donc. Mais comment ?

 

Cécile Wendling

Cécile Wendling

 

Quelles solutions ?

S’il est peu probable que les « Ray-Cats » se mettent un jour à clignoter, pour Benjamin Huguet, « en cherchant à faire aboutir ce projet, les scientifiques trouveront certainement quelque chose de plus intéressant et de pertinent à faire ». En attendant, de quels moyens disposons-nous pour prévenir les générations futures ? Panneaux, clés USB, disques durs mis en orbite ? Sébastien Farin souligne qu’il n’y a pas de solution idéale mais qu’à court terme, « on archive les activités de l’Andra sur du papier permanent résistant plusieurs siècles ». On peut aussi graver l’information sur des disques de saphirs aux durées de vie extrêmement longues, ou tout simplement utiliser le débat pour développer une conscience collective et responsable autour du sujet. A l’image des Japonais ayant installé des stèles pour montrer où l’eau peut monter en cas de tsunami, Cécile Wendling pense que « l’art est une solution pour transmettre le risque et le rendre visible ». La prospective n’est pas qu’affaire de diagrammes, mais aussi d’intuition et de culture.

 

Sébastien Farin

Sébastien Farin

 

La réversibilité

Le législateur est un malin. Pour permettre à nos successeurs, à courte échéance, une centaine d’années maximum, de reconsidérer nos choix, voire revenir en arrière au cas où ils auraient trouvé une meilleure solution que la stockage, il a inventé une notion très pratique (en théorie) : la réversibilité. Parce qu’on ne peut pas décider pour les futures générations, et parce qu’on pourra peut être faire mieux demain, le stockage sera en effet à être « réversible », donnant la possibilité pendant au moins 100 ans de récupérer les déchets pour en faire autre chose, les retraiter par exemple, « en attendant de les envoyer dans le soleil », si l’on écoute un jeune homme dans le public, qui se demande si notre débat du soir n’est pas déjà obsolète. Question, là encore, de responsabilité. A défaut d’inventer les radiochats fluo auxquels on vouera peut-être un culte dans les décennies à venir, il faut bien être responsable et faire quelque chose maintenant. Comme on le dit souvent, même si on stoppait net la production d’énergie nucléaire, il faudrait quand même trouver un destin aux déchets qu’on a sur les bras…

 

Thierry Keller

Thierry Keller

 

Pour aller plus loin

Dans le ventre de Cigéo

Les Arpenteurs se sont rendus à Bure, dans la Meuse, pour visiter le laboratoire souterrain où l'Andra conçoit et expérimente les technologies qui seront mises en œuvre dans le futur « Centre Industriel de stockage GEOlogique » (Cigéo). C’est là, en effet, que doivent être stockés « pour des siècles de siècles » les déchets radioactifs les plus dangereux issus de notre industrie nucléaire. Plus exactement à 500 mètres sous terre, confinés dans une épaisse couche d’argile. Où il sera question, dans ce premier épisode, de gigantisme, d’une rencontre avec l’étonnant Eric Sutre et de l’absorption d’une boisson revigorante, le ratafia.