Les grands débats

Ces pénuries qu’on n’attendait pas

Les menaces de pénurie ne concernent pas que l’eau et le pétrole mais aussi le sable, l’hélium, le phosphore et d’autres ressources plus localisées mais par nature limitées.

« Pénurie  ». Dans une société – voire une civilisation – habituée à l’abondance, le mot est chargé de lourds présages, et rappelle des souvenirs vieux de plusieurs décennies. « Nous n’avons pas de pétrole mais nous avons des idées », clamait-on au début des années 70 quand le premier choc pétrolier tarissait les pompes à essence. Quarante ans plus tard, l’après-pétrole se fait toujours attendre, la population du globe s’est encore étoffée, la consommation énergétique mondiale est passée dans cet intervalle de 6 milliards de tonnes d’équivalent pétrole (tep) au double1, et le spectre de la pénurie ne se limite plus à l’or noir ou à l’eau. La diminution d’autres legs de la nature et de l’atmosphère obligera sans doute à avoir « des idées ».


Un autre or blanc en rade : le sable

Il figure au deuxième rang des ressources naturelles les plus consommées au monde. Le sable ne fait pas que le bonheur du vacancier. Ingrédient indispensable aux travaux de construction, il est aussi utilisé dans les aménagements d’infrastructures routières et ferroviaires. En trente ans, l’exploitation des granulats de sable a augmenté de 280 millions à 400 millions de tonnes. Elle atteint désormais 15 milliards de tonnes à échelle mondiale.

Géologue et professeur au département sciences de la Terre de l’Université de La Rochelle, Eric Chaumillon pointe les effets pervers d’une production qui continue de gonfler : « La population humaine croît et avec elle, les besoins en construction. Or, à terre, les ressources en granulats sont de plus en plus difficiles à exploiter en raison de l’impact sur les fleuves et du développement dans les plaines alluviales. On se tourne donc vers la mer. Si on accroît encore la consommation, on peut s’attendre à des problèmes de ressource. » Et un tel risque impacte directement l’équilibre écologique. « Dans un contexte d’élévation des niveaux marins, de 30 cm à 1 m de plus d’ici à la fin du siècle en cours, le maintien des barrières sédimentaires – avant-plages, plages et dunes – est essentiel puisqu’il s’agit du seul rempart efficace à long terme face à la montée des océans », avertit le chercheur. Le manque d’anticipation générale d’une pénurie de sable s’explique selon lui par le fait que son exploitation reste localisée.

 

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Compte à rebours pour le phosphore 

Il en va de même pour le phosphore, les principaux gisements mondiaux de phosphates se cantonnant à quatre pays : la Russie, les Etats-Unis, la Chine et le Maroc3. Là encore, la réserve risque l’épuisement, bien que dans un délai très débattu selon les experts : de 35 à 400 ans. En cause, une consommation elle aussi exponentielle qui pourrait doubler d’ici à 2050, notamment du fait de l’usage immodéré de fertilisants. Utilisé en pharmacie, dans l’industrie chimique mais aussi agroalimentaire, le phosphore occupe comme le sable une place cruciale dans notre quotidien. Or, son exploitation souligne aussi le manque « d’idées » en matière de recyclage. Sur les 223 millions de tonnes de roches de phosphate produites en 2015 (255 prévues en 2019)4, seule une infime partie est retournée au sol, le reste finissant dans les rivières et dans la mer, avec à la clé quelque 400 zones maritimes polluées aujourd’hui dans le monde. Des alternatives existent pourtant, avec le développement d’une agriculture à taille humaine appelant une consommation moindre, ou le recours à des fertilisants naturels comme le guano.


Gaz et molécules en sursis

Mêmes causes et mêmes effets, le prix de l’hélium a lui aussi flambé de 70 % par rapport à 2000, au fil de la réduction des réserves disponibles et d’une demande toujours accrue. Le principe de recyclage par liquéfaction du gaz est aujourd’hui acquis en Europe, à la différence des Etats-Unis où le gouvernement a dû dans l’urgence liquider sa Réserve fédérale5. Mais la surexploitation de l’hélium naturel a fait surgir une pénurie dans la pénurie, avec la quasi-disparition de l’isotope hélium-3, utilisé dans le domaine nucléaire pour réaliser des détecteurs de neutrons.

Le nucléaire, justement, n’a pas fini de faire débat. Doit-on, au nom des problèmes de sûreté qu’il implique, sacrifier les avantages qu’il procure en matière de recherche médicale ? Le dilemme se pose en France avec la fermeture programmée, fin 2015, du réacteur Osiris de Saclay, quarante-neuf ans après sa mise en service. Or, la fin d’Osiris augure d’une pénurie de technétium-99, un radioélément à la base des examens de détection des cancers.

Enfin, l’industrie chimique a, à son tour, des soucis à se faire pour les macromolécules dont elle tire ses produits. Faute d’éthylène, un gaz réactif indispensable à l’élaboration des polymères, il lui est tout bonnement impossible de fabriquer des matières plastiques, véritables symboles de la consommation de masse. Là encore, une pénurie de matière secondaire s’annonce dans le sillage du tarissement de la primo-ressource7. Mais en aval, se pose déjà la question du manque d’investissement des fabricants dans l’utilisation de matériaux recyclables, aggravé en amont par l’indiscipline du consommateur qui prend et jette sans (trop) compter.

 

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Houblon et cacao : le consommateur, ennemi du producteur

Le consommateur l’oublie trop : c’est son excès de demande qui cause la réduction de l’offre. Il affectionne sa pinte de bière, mais celle-ci coûte cher à produire. Dans une récente étude consacrée à l’industrie du breuvage, le groupe financier néerlandais Rabobank s’alarme de la diminution continue de la production mondiale de houblon et d’orge brassicole, dans un contexte de popularité croissante des bières artisanales8 dont la fabrication implique un volume 4 à 7 fois plus important de ces ressources de base que les bières conventionnelles.

Le même problème de fond se pose avec le cacao – et le chocolat qui en est issu -, dont la consommation a augmenté de plus de 30 % au cours des dix dernières années. Le temps de maturation, de dix ans en moyenne, de l’arbre producteur de fèves, ne peut plus suivre la boulimie planétaire. Et pour faire du chocolat, il faut aussi du sucre dont la production européenne, soumise au système de quotas, « ne répond qu’à hauteur de 80 % aux besoins des entreprises européennes de l’alimentaire », selon les principales fédérations de la confiserie9. Certes, il y a encore loin à ce que le chocolat ou la bière atteignent les prix pratiqués dans le film Soleil Vert, où un biscuit informe du même nom (dont on ne décrira pas ici la composition) tient lieu de nourriture au tout venant. Mais ce qui vaut pour les ressources énergétiques vaut pour les aliments et tous les produits de première nécessité : sans recyclage ou sans partage (faute de conservation), la surproduction finira par rendre sensibles ces pénuries qu’elle croyait éliminer pour toujours.

1 – Selon l’Agence internationale de l’énergie, estimation réalisée pour la période comprise entre 1973 et 2012.

2 – Cf. Eric Chaumillon, L’exploitation des sables et granulats marins : une menace pour les littoraux ? Institut océanographique, Fondation Albert 1er Prince de Monaco, Février 2016.

3 – Cf. lien : http://phys.org/news/2016-02-great-phosphorus-shortage-short-food.html

4 – Cf. lien : http://minerals.usgs.gov/minerals/pubs/commodity/phosphate_rock/mcs-2016-phosp.pdf

5 – Cf. lien : http://neel.cnrs.fr/IMG/pdf/Reflets_39_pdf_19-21.pdf

6 – Cf. lien : http://www.liberation.fr/sciences/2015/01/08/le-dilemme-d-osiris_1176412

7 – Cf. lien : http://www.usinenouvelle.com/article/penurie-de-polymeres-plastiques-pour-les-fabricants-d-emballages.N341119

8 – Cf. Rabobank, A revolution is Brewing, 15 March 2016.

9 – Cf. lien : http://www.alliance7.com/risque-de-penurie-de-sucre/

Pour aller plus loin