Les grands débats

Bernie Sanders, « grandpa » révolutionnaire d’une jeunesse en souffrance

Candidat à l’investiture démocrate pour la présidentielle américaine de novembre 2016, Bernie Sanders a attiré sur son nom 80 % des votes des moins de 25 ans lors des primaires dans les Etats de l’Iowa et du New Hampshire. L’homme a su faire oublier son âge mûr – 74 ans – dans l’audace de son discours.

Eugène Delacroix, s’il eût été américain et encore de ce monde, se serait sans doute plu à réinventer sa Liberté guidant le peuple en « Bernie entraînant la jeunesse contre les inégalités et l’injustice ».

Le tableau ne va pourtant pas de soi si l’on y songe : une jeunesse américaine en mal d’espérances s’en remet à un homme de 74 ans, vénérable Congressman depuis plus de 25 ans, sénateur de l’Etat du Vermont (Nord-Est) depuis près de 10 ans.

 

Un vent de fraîcheur

Bernie Sanders dénote pourtant. Usé, lui ? Ses engagements d’antan en faveur des droits civiques et contre la guerre du Vietnam ne lui sont pas passés avec l’âge. Lorsque ressort la photo de son arrestation en 1963 lors d’une manifestation à Chicago contre l’ouverture d’une école « réservée aux Noirs », Bernie se fend d’un « oui, c’est bien moi », loin des dénégations de tout autre politicien en vue pour faire oublier un (maigre) casier judiciaire. Et son apparent recyclage du slogan de la New Left des années 1960 « Don’t trust anyone over 30 » (« Ne faites pas confiance aux gens de plus de 30 ans ») sonne comme une promesse d’avenir.

« Il y a une certaine fraîcheur dans les discours de Sanders, dans sa verve radicale, dans son franc parler et dans sa colère contre les inégalités. Cette façon de faire de la politique marque une rupture qui attire l’attention des jeunes électeurs », constate Soraya Guenifi, chercheuse en civilisation nord-américaine et maître de conférences à l’Université Paris I.

Entré en fanfare dans la course à l’investiture démocrate pour la prochaine présidentielle américaine, Bernie Sanders a fait coup double en s’adjugeant 80 % des voix des moins de 25 ans dans l’Iowa et le New Hampshire. « Ceci témoigne en même temps de l’intérêt que suscite la candidature d’un homme se définissant comme “socialiste“ [le seul dans ce cas au Congrès – ndlr], par une jeunesse radicalisée face à la question des inégalités1 », note Soraya Guénifi.

 

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Petits donateurs contre gros porteurs

L’image du « grumpy grandpa » (« grand-père grincheux ») véhiculée en début de campagne par les médias a vite cédé le pas à une adhésion bien réelle. « Il manquait une aile gauche dans la vie politique américaine et le Parti démocrate ne joue pas ce rôle. Bernie Sanders a su attirer un électorat, jeune mais pas seulement, fatigué d’un système social hautement inégalitaire, d’un système politique corrompu par l’argent, par un racisme systémique qui tue des jeunes et laisse les policiers impunis, par une politique étrangère qui s’appuie sur quelques-uns des pays les moins démocratiques de la terre », analyse le politologue américain Jim Cohen, professeur à l’Université Paris III.

En agrégeant à sa candidature de nouveaux visages de la contestation, des héritiers d’Occupy Wall Street à Black Lives Matter (un collectif qui lutte contre le sort fait à la jeunesse afro-américaine), Bernie Sanders a imposé la question de l‘égalité à une classe politique qui d’ordinaire la néglige, l’obligeant notamment à prendre position sur la question cruciale de l’accès universel aux soins de santé et à l’éducation.

Mais l’homme du Vermont doit aussi son succès à un autre enjeu : la réforme d’un système politique où l’argent fait d’habitude la décision et où les plafonds de campagne n’existent pas.

S’il n’est pas seul à recourir au crowdfunding des portefeuilles les plus modestes pour financer sa course à la Maison Blanche, Bernie Sanders est le seul à pouvoir revendiquer 90 % de soutiens dont les dons sont inférieurs à 250 dollars. « Le crowdfunding fait partie intégrante de son programme et colle à l’aspect participatif de sa campagne comme à l’attrait pour les réformes importantes qu’il propose. Mais le procédé ne signifie pas l’alternative en soi2 », tempère Soraya Guénifi.

Jim Cohen observe la même prudence sur ce point et met en garde contre le revers de la médaille de cette mobilisation contre l’establishment politique « incarné à l’autre bord de la sphère politique par la candidature du milliardaire Donald Trump ».

Pour autant, l’estampille « jeune » garantit-elle à la candidature Sanders – quelle que soit son issue – une postérité politique anti-système ? « Il est trop tôt pour le dire, juge Jim Cohen. Sanders a su créer des connexions très diverses, mais encore faut-il que celles-ci se fédèrent à leur tour, ce qui n’avait pas été le cas de la “Rainbow coalition“ du révérend afro-américain Jesse Jackson dans les années 1980 ».

À tout le moins, le phénomène Sanders suscite déjà des émules inattendues, tel un Jean-Luc Mélenchon qui s’en réclame. Un monde à l’envers, mais peut-être en train de faire sa révolution.

 

1 – cf. http://usuncut.com/politics/young-voters-have-higher-opinion-of-socialism-than-capitalism/

 

2 – cf. http://www.thenation.com/article/sanders-is-crowdfunding-a-campaign-but-that-doesnt-diminish-the-need-for-campaign-reform/

 

Pour aller plus loin

Comment s’adresser aux générations futures ?

Pendant des centaines de milliers d’années, certains déchets radioactifs que nous produisons aujourd’hui seront encore radioactifs. Comment prévenir les générations futures de leur existence et du lieu dans lequel ils seront stockés ? L’équipe des Arpenteurs s’est installée le 10 décembre dernier au Tank, un espace de coworking situé à Bastille, pour en discuter. Thierry Keller, rédacteur en chef d’Usbek & Rica, y a réuni Benjamin Huguet, réalisateur du film documentaire « The Raycat Solution », primé par l’Andra, Sébastin Farin, en charge du dialogue avec la société à l’Andra et Cécile Wendling, directrice de la prospective chez AXA et membre du Comité scientifique de la revue Futuribles.