C'est là que ça se passe

63 millions de scientifiques en puissance

Le 30 mars, les Arpenteurs se retrouvaient pour une troisième rencontre au Tank, sous le signe de la Science Ouverte. Demain, tous scientifiques ? Pas forcément ; ce qui compte au fond, c’est que nous soyons libres de l’être.

Il est 19 heures, nos quatre invités patientent dans leur canapé. Sont présents le journaliste Pierre Barthélémy, auteur du blog Passeur de sciences au Monde.fr ; le producteur audiovisuel Cyril Pennec, co-créateur de Futuremag, programme d’Arte dédié à l’innovation, et de String Theory, chaîne Youtube de vulgarisation scientifique ; le biohacker Thomas Landrain, fondateur de La Paillasse, premier laboratoire de recherche scientifique alternative et communautaire de France ; et enfin Frédéric Plas, Directeur de la R&D de l’Andra – l’Agence nationale en charge des déchets radioactifs.

Le ton est donné par la vidéo d’introduction ; les témoignages d’adeptes de la science ouverte sont entrecoupés d’extraits du film Flubber qui nous montrent Robin Williams grimé en savant fou mener des expériences délirantes dans son garage. On cerne tout de suite la problématique : tout un chacun peut-il s’improviser scientifique, compte tenu des risques évidents que cela promet ? Une courte mise en abîme sur l’ouverture de la science, son « ruissellement » dans la société, et Thierry Keller — rédacteur en chef des Arpenteurs — lance les hostilités : « Est-ce qu’on est tous des Robin Williams en puissance » ?

 

Frédéric Plas répond aux questions de Thierry Keller, rédacteur en chef des Arpenteurs

Frédéric Plas répond aux questions de Thierry Keller, rédacteur en chef des Arpenteurs

 

Atomisation des chercheurs

 

On assiste à une transformation de la science, c’est certain, nous rappelle Frédéric Plas. « Depuis 30 ans toutes les institutions ont été remises en cause, et la science n’y échappe pas. À l’Andra, on a vu s’effacer la logique des institutions au profit des individus. On a assisté à une atomisation des chercheurs ! » Depuis la catastrophe de Tchernobyl, cet ancien chercheur a vu l’édifice de la science institutionnelle se fissurer peu à peu, ouvrant le champ aux critiques des citoyens qui s’interrogent. Doit-on encore faire confiance aux scientifiques ? Comment prendre part aux enjeux qui nous concernent tous ? « Je viens d’une génération bourrée de certitude, ajoute-t-il, l’ouverture de la science permet de remettre en cause ce que l’on fait ». Exemple récent : le projet de stockage des déchets radioactifs Cigéo (Centre industriel de stockage géologique) qui déchaîne les passions. Les chercheurs de l’Andra doivent en permanence répondre de leurs activités par l’argumentation, la contre-argumentation. Surtout quand il s’agit d’une question aussi sensible que celle de l’atome.  Toutes ces sollicitations de la population conduisent les scientifiques à « se réinterroger et améliorer leurs démonstrations. »

 

La Paillasse, un squat devenu labo ouvert

 

La science ouverte, c’est donc l’échange avec le citoyen lambda mais c’est aussi son investissement  dans la production scientifique. La Paillasse incarne à merveille cet éclatement de la recherche académique. Tout a commencé en 2011, dans un squat de Vitry-sur-Seine rapidement transformé… en laboratoire. L’objectif de ce « projet fou » nous raconte Thomas Landrain son fondateur, était de créer un dialogue entre la science – en l’occurrence les biotechnologies – et la société.  Concrètement il s’agit accueillir gratuitement tous ceux qui souhaitent mettre la main à la pâte et prendre part à des projets de recherche participatifs. Très vite ce labo alternatif « à zéro euro » construit « avec de la récup’ » a accouché d’un réacteur low cost, de pièces électroniques biodégradables, de biomatériaux innovants… le tout bien sûr en open source !

Récemment, le laboratoire a entrepris à travers le projet Epidemium de mieux comprendre le cancer grâce aux Big Data. Le projet, ouvert à tous les âges et toutes les disciplines, a mobilisé près de 3 000 personnes pendant 6 mois. Parmi ces passionnés,  « beaucoup d’extérieurs, de non académiques » insiste le bio-hacker. On pouvait même y croiser des data scientist de la Société Générale, venus mettre à disposition leur savoir-faire pendant leur temps libre.

Aujourd’hui La Paillasse pèse dans l’écosystème scientifique français. En 2014, elle a acquis 800 mètres carré de locaux en plein cœur de Paris, et l’équipement dont elle dispose n’a plus rien à envier aux laboratoires académiques. Il y a aussi les partenaires financiers qui affluent pour monter des projets. « Quand on est financé par la Nasa, Roch, la Mairie de Paris, observe l’animateur sarcastique, est-ce qu’on peut encore se revendiquer alternatif ? » Pas de panique : « La Paillasse n’est pas devenue mainstream !” se défend Thomas Landrain. Elle conserve de fait sa particularité, celle de proposer un autre modèle de travail : collaboratif, bénévole, participatif, ouvert à tous.

 

L'envers du décors

L’envers du décors

 

Youtube, le nouveau visage des sciences

 

Les médias jouent un rôle prépondérant dans l’ouverture de la science à la société. C’est en effet une chose que les scientifiques sortent de leur fameuse tour d’ivoire, que la recherche quitte l’enceinte académique ; mais encore faut-il que les citoyens s’intéressent à la science ! « L’intérêt du public, il a toujours été là » souligne Pierre Barthélémy. Le « blogueur scientifique francophone le plus lu au monde » comme le rappelle, flatteur, Thierry Keller, tient cependant à mettre les choses au clair. « Moi je suis une oasis. Et la télé c’est pire ! Avant, il y avait  C’est pas sorcier,  aujourd’hui c’est le désert !» Quant à la presse papier, n’en parlons pas : « À Libé il n’y a plus de journalistes scientifiques (…) c’est un combat que nous menons tous les jours pour avoir des colonnes dans les journaux ! »

Et si Youtube incarnait le nouvel eldorado de la vulgarisation scientifique? Cyril Pennec en a l’air convaincu. Sa chaîne String Theory  (théorie des cordes) rassemble de jeunes youtubers dont les vidéos expliquent des théories scientifiques complexes sur un ton fun et décalé. Une nouvelle « science pop », dont les ambassadeurs se présentent sous des pseudos tout droit sortis du gaming : Dr Nozman, Experiment boy ou encore Dirtybiology. Il y a parmi eux des scientifiques mais pas seulement : « Sur Youtube tout le monde peut décider de parler de science » précise Cyril qui rassure aussitôt sur la « rigueur » du contenu des productions.  Le but de ce relooking de la science : lui ôter l’image « chiante » qui lui colle encore à la peau. Et ainsi attirer un public nouveau, notamment les jeunes. « Quel est l’écart de vues entre Norman et Florence Porcel ? (l’une des youtubeuses de String Theory, NDLR) » lance cash Thierry Keller. Car le succès de la science sur Youtube, bien réel, doit tout de même être relativisé : « Dr Nozman dépasse les 1 million de vues. Mais ça reste rien par rapport au gaming, la beauté, l’humour… » reconnaît Cyril Pennec.

 

Peut-on éviter le syndrome Frankenstein ?

 

Arrive la question des limites, des potentiels effets délétères de la science ouverte. La science est certes un bien commun ; mais si tout le monde devient scientifique, comment éviter de nouveaux Frankenstein ? Et plus proche de la réalité : quid de la diffusion d’informations biaisées, voire carrément fausses ? « Malheureusement on ne peut pas grand-chose pour éviter ça ! » avoue Cyril Pennec. Nos quatre intervenants reconnaissent leur impuissance face à ces travers, inévitables contreparties d’un système ouvert. « Il faut accepter qu’on puisse sortir des conneries sur le net ! » renchérit Frédéric Plas. Quitte, selon Thomas Landrain, à faire vérifier l’information par des spécialistes mais dans un second temps : « Aujourd’hui on filtre et ensuite on publie,  il vaut mieux se lâcher, tout publier et puis filtrer.» Un mal pour un bien ? C’est ce qui semble ressortir de la discussion sur le point de s’achever. Mais avant de passer au buffet, revenons à la problématique de départ.

 

La parole est - bientôt - à Cyril Pennec

La parole est – bientôt – à Cyril Pennec

 

Tous scientifiques dans 20 ans ?

 

« J’ai un doute », confie Pierre Barthélémy qui ne cache pas son scepticisme. « Quelle est la population ouverte à ça ? Quel est le public ? Et ce qu’il y a un nouveau public ? Non, c’est toujours le même, il n’y a ici ce soir que des personnes qui étaient déjà intéressées par le sujet ! » Malaise… Sur scène comme dans le public, on reconnaît en effet un « effet loupe ». Le sentiment d’une  effervescence autour du sujet est là, mais elle concerne finalement un entourage déjà acquis à la cause. Le défi est donc de poursuivre l’attraction « d’autres cercles » afin que progresse cette science ouverte en construction. Pour autant, deviendrons-nous tous scientifiques dans 20 ans ?  Frédéric Plas tempère nos utopies de fin de soirée : « ce qui compte ce n’est pas que 63 millions de Français deviennent scientifiques, ce qui importe c’est que celui qui veut le faire le fasse. »

De gauche à droite en couverture : Pierre Barthélémy, Thomas Landrain, Cyril Pennec

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